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Le gros dégeulasse et le libertin

Publié le 19 février 2012 par Everobert @eve_robert

Je ne sais pas si vous avez noté le remarquable travail d’euphémisation dont nos médias ont fait preuve à propos de l’affaire du Carlton de Lille, évoquant avec grâce, pudeur et délicatesse les « parties fines » peuplées de raffinées « demoiselles ». Comprenez : les prostituées des riches, elles ont Bac +5 ; et leurs partouzes ils les font au champagne, alors c’est classe. Par contre, aller aux putes dans le Bois de Boulogne c’est juste un truc glauque de vieux porc dégueulasse (coucou Roselyne Bachelot !). Je dis ça au-delà de tout jugement normatif sur la prostitution (mais si vous voulez réfléchir à la question je vous recommande d’aller lire ça). C’est un simple constat : en matière de pratiques sexuelles, le double standard selon la classe sociale est flagrant.

On le comprend bien quand Michel Taubmann défend DSK en assurant qu’il a « une sexualité normale, celle de beaucoup de notables de province ». Autrement dit, la désinhibition sexuelle, la sexualité ludique, ne sont acceptables que si elles vont de pair avec un certain raffinement culturel, des fauteuils en velours rouge et des manoirs à la campagne (là normalement ça doit vous évoquer soit Eyes Wide Shut soit le marquis de Sade).

Le gros dégeulasse et le libertin
illustration par Sarah

Virginie Despentes en donne un exemple, quand elle relate dans King Kong Theory la rencontre, sur un plateau télé, de Paris Hilton avec Jamel Debouzze, qui lui fait remarquer avec classe : « je t’ai vue à la télé toi » (allusion à la mondialement célèbre sex tape de la susnommée. Très fin, très très fin, ça). Celle-ci ne cille même pas. Trop de botox pour pouvoir exprimer sa gène ? Non, une véridique absence totale d’embarras: « Quand Paris Hilton franchit la limite, se met en scène à quatre pattes et profite de ce que le document circule pour devenir mondialement connue, on comprend une chose importante : elle est de sa classe sociale, avant d’être de son sexe. Avant d’être une femme dont on a vu la chatte, elle est l’héritière des hôtels Hilton. (…) Elle appartient à une caste qui a historiquement le droit au scandale. » Toutes les chattes ne s’équivalent pas.

(Oui je sais cet article est un peu décousu. Le concept de cohérence m’ennuie, en ce moment. Et puis j’avais envie de parler de la chatte de Paris Hilton.)

Violeur au-delà du périph, séducteur en deçà ?

Bref, on n’a pas droit à la même sexualité selon que l’on soit riche ou pauvre, blanc ou pas, citadin ou banlieusard.  Beaucoup plus de choses seront tolérées à ceux qui vivent du bon côté du périph et de la barrière de classe ; le plus injuste étant sans doute la présomption d’innocence qu’on leur accorde bien volontiers en matière de viol et d’agressions sexuelles ; tandis que d’autres seront présumés violeurs du simple fait de leur couleur de peau ou de leur adresse.

Souvenez-vous, il y a dix ans, les « tournantes », largement médiatisées, ont été associées aux jeunes de banlieues, contribuant à les stigmatiser encore davantage. Dans nos représentations sociales, le viol a lieu dans les caves d’un grand ensemble, pas dans la suite de luxe d’un grand hôtel : les véritables agresseurs sexuels, ceux qui font trembler la ménagère de moins de 50 ans, ce sont les Arabes et les Noirs de banlieue. Ce stéréotype, qui a joué un grand rôle dans l’incrédulité générale du monde politico-médiatique au moment de l’affaire DSK VS Naffisatou Diallo, a été popularisé par une pléthore de reportages-chocs sur la « cité du mâle ». Il repose sur une explication culturaliste des violences sexistes, perpétuées au nom d’un islam fantasmé, qui menaceraient une identité nationale soucieuse de l’égalité entre les sexes (tout le monde sait que les Français de souche ne battent pas leur femme).

Plus frappant encore, la façon dont certaines associations féministes de banlieues tendent à véhiculer et conforter l’idée selon laquelle les filles de banlieue vivent dans un monde parallèle qui obéit à des règles particulières et sont victimes du sexisme bien spécifique de « leurs » hommes. Un sexisme étranger, archaïque, qui n’a évidemment aucun lien avec celui qui sévit dans le reste de la société 

C’est ce qu’expliquent les chercheuses Marie-Carmen Garcia et Patricia Mercader à propos de Ni Putes Ni Soumises dans un article qui m’a beaucoup interrogée :

« Les militantes [de NPNS] revendiquent avant tout le droit à une féminité vécue par les garçons comme une provocation, quelque chose de répréhensible. La féminité est, dans leur propos, d’abord associée au vêtement, à la coquetterie : porter des jupes, se maquiller, aller chez le coiffeur, faire les boutiques… Revendiquer la féminité, c’est résister à la domestication de la sexualité des femmes (…). »

Ainsi ce que revendiquent les filles de NPNS, c’est le droit d’afficher leur féminité en toute respectabilité ; le droit se soumettre aux normes dominantes de séduction féminine.

« Ni putes, ni soumises recherche moins l’égalité sexuelle avec les hommes, dont la revendication impliquerait des argumentations nettement féministes et conduirait vers une conflictualité hommes-femmes très redoutée, que l’égalité avec les autres femmes. » 

Il s’agit donc non pas vraiment pour NPNS de rompre avec la domination masculine, mais avec la manière dont elle s’exerce dans les cités. Leur discours, repris et amplifié par les médias, pose une dichotomie fondamentale entre un “ centre ” et une “ périphérie ” urbains séparés par le sexisme. Ce faisant il nie la domination masculine telle qu’elle se manifeste dans le reste de la société… et renforce le double standard dans la perception de nos pratiques et comportements sexuels.


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