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Logiciel libre et édition en Afrique subsaharienne

Par Ebouquin

Logiciel libre et édition en Afrique subsaharienneToujours en partenariat avec le labo de l’Alliance internationale des éditeurs indépendants, eBouquin diffuse cette semaine un entretien - mené par Octavio Kulesz - de Bako Malam Abdou, programmeur, éditeur, maquettiste et promotteur du logiciel libre en Afrique subsaharienne. Question cruciale, en effet, dans une région où les éditeurs utilisent souvent des logiciels propriétaires piratés qui les mettent dans une situation économique, juridique et technique délicate alors même que des solutions libres et gratuites existent aujourd’hui. Bako Malam Abdou se livre donc ici à un exercice militantiste et pédagogique.

1) Quels sont les logiciels utilisés actuellement pour le maquettage et l’édition de livres au Niger et dans la région ? Ces logiciels te paraissent-ils appropriés ?

À une majorité écrasante, ce sont QuarkXpress, PageMaker, Publisher, InDesign, Illustrator, Photoshop, Paint, logiciels propriétaires – et le plus souvent piratés – qui sont utilisés pour les travaux d’édition et de design. À mon avis, continuer à utiliser les logiciels propriétaires piratés est comparable à quelqu’un qui ne sait pas nager et qui avance au milieu d’une mare dont il ignore la profondeur ! Je pense que de nos jours, chacun doit être capable de connaître les lois internationales en ce qui concerne les droits qui protègent la propriété intellectuelle, les limites de leur utilisation. Je suis conscient que le jour où les entreprises qui conçoivent ces logiciels décideront de poursuivre tous ceux qui se livrent au piratage, la conséquence ira bien au-delà de la fermeture de sa structure…

Au cas où quelques rares structures paieraient leurs logiciels pour travailler, le problème de compatibilité sera grand avec leurs partenaires du bas de l’échelle et qui sont majoritaires car ils n’auront pas la même version. Les mises à jours perpétuelles et payantes les amèneront directement à la morosité économique  ou à tricher de temps en temps en faisant comme les autres d’à côté.

2) Dans ce contexte, les logiciels libres auraient un rôle à jouer ?

L’utilisation des logiciels libres dans les entreprises comme les maisons d’édition est impérative pour leur épanouissement et cela pour plusieurs raisons :

  1. Raison économique : tous les logiciels de mise en page et de graphisme sont libres et gratuits et téléchargeables à partir d’un ordinateur partout où l’on se trouve, tant que l’on peut accéder à Internet. Cela veut dire que les logiciels et leur mise à jour sont gratuits, contrairement aux logiciels propriétaires qui, dans les deux cas, sont payants et le plus souvent à un coût inaccessible pour la plupart des entreprises éditoriales africaines comme la mienne.
  2. Raison morale : en utilisant ces logiciels, l’on est animé d’un sentiment de confiance avec la conscience tranquille car libéré de la tentation du piratage. Par ignorance de l’existence d’alternatives crédibles, libres et gratuites, nous savons que la cherté des logiciels propriétaires a contraint la plupart des entreprises au piratage important de ces outils.
  3. Raison sociale : la politique de partage du savoir et la construction de biens communs constituent une vision extraordinaire de rapprochements des peuples. J’ai pu l’expérimenter concrètement lors de ma participation aux 12ème Rencontre mondiale de logiciels libres (Strasbourg, juillet 2011) où les participants rencontrés m’ont donné l’impression de former une grande famille. C’est cette raison qui a fait que chaque acteur qui prend connaissance de ces logiciels est prêt à se « reconvertir » sans hésiter, car leurs avantages l’emportent sur les quelques inconvénients qui, naturellement ne manquent pas dans toute œuvre humaine.

Il est vrai que les habitudes sont tenaces : en ce sens qu’il n’est pas facile d’amener tout le monde au changement au même moment. Si certains acceptent spontanément le changement, pour d’autres, une forte et longue sensibilisation est nécessaire pour les y amener. En somme, retenons que les logiciels libres dans l’édition présentent des avantages certains. Leur vulgarisation, par conséquent, apportera à l’édition, à l’information et, en général, à l’éducation en Afrique un coup de pouce et un nouvel essor à la lutte contre l’analphabétisme et l’illettrisme.

3) Quels sont les logiciels libres que tu utilises dans ton travail à Gashingo ?

Dans mes tâches quotidiennes, j’utilise Scribus pour toutes mes compositions, Gimp et Inkscape pour les traitements des images, Fontforge pour la génération des polices de caractères en langues africaines, LibreOffice pour les traitements de textes/tableur/édition d’équations (livres de maths et autres). Au Niger, ce sont les Éditions Gashingo et BucoEdit qui utilisent ces logiciels à full time. Les Editions du Sahel et Albasa les utilisent quelques fois pour leurs travaux. Il y a d’autres éditeurs de la région qui les utilisent aussi, au Bénin, au Burkina Faso, au Mali, au Cameroun. Notre souhait est d’étendre et de renforcer la formation sur les logiciels libres dans les autres pays comme la Côte d’Ivoire, le Togo, le Sénégal, le Tchad, la Guinée, le Nigeria et les pays du Grand Lac.

4) La formation s’avère donc fondamentale dans ce domaine. Tu as participé à plusieurs ateliers de formation numérique, organisés notamment par l’Organisation Internationale de la Francophonie (OIF). Quelles ont été ces initiatives ?

Dans le cadre du numérique libre, l’OIF nous a offert des opportunités multiples et multiformes. En effet, nous avons bénéficié de plusieurs formations à l’utilisation des logiciels libres pour la PAO ainsi que de l’opportunité de participer à des manifestations internationales regroupant les usagers et concepteurs de ces logiciels dont :

  1. Participation à la LGM (Libre Graphic Meeting) à Vienne – Autriche en mai 2012 ;
  2. Atelier de formation des formateurs sur l’utilisation des logiciels libres à Dakar au Sénégal, au bénéfice des infographes et autres acteurs de l’édition en Afrique – décembre 2011 ;
  3. Atelier de formation sur la publication électronique avec les logiciels libres à Tunis en Tunisie – novembre 2011 ;
  4. Atelier de formation sur Inkscape et Gimp à Niamey au Niger – août 2011 ;
  5. Atelier de formation sur l’utilisation des logiciels libres pour la création des polices (Fontforge) à Bamako au Mali – juillet 2011 ;
  6. Rencontre Mondiale de Logiciels Libres (Témoignage de leur utilisation dans l’édition en Afrique) à Strasbourg en France – juillet 2011 ;
  7. Atelier de formation sur Scribus à Bamako au Mali – mars 2011 ;
  8. Atelier de formation sur Scribus à Ouaga au Burkina Faso – décembre 2010 ;
  9. Atelier de formation/initiation aux logiciels libres (Scribus, Inkscape, Gimp) à Paris en France – novembre 2010.

Avec l’acquisition de toutes ces expériences, l’OIF m’a permis de renforcer mes compétences techniques et pédagogique pour devenir formateur avec une dizaine d’autres professionnels d’Afrique de l’Ouest. J’ai ainsi assuré la seconde formation des infographes à Niamey en Octobre 2011, une formation à Yaoundé au Cameroun et une autre à Cotonou au Bénin en mai 2012 sous l’œil bien veillant de M. Cédric Gémy (le formateur qui a dispensé la plupart des formations organisés par l’OIF) et de M. Amadou Waziri (responsable du volet formation à l’OIF).

5) Tu faisais référence à Fontforge pour le traitement des polices de caractères africaines. Quelles sont les spécificités des langues africaines en général et nigériennes en particulier dans le domaine de l’écriture numérique ?

Nous publions dans beaucoup des langues africaines transfrontalières et dans toutes nos 10 langues nigériennes. Chaque langue a ses spécificités à l’écrit, de telle sorte que les caractères latins ne sont pas exhaustifs pour les écrire. En outre, il existe des langues comme le tamajaq qui ont leur propre écriture (le tifighar) et qui ont besoin des polices de caractères. Nous avions nous même essayé d’apporter quelques solutions à ce problème, mais il reste encore beaucoup à faire pour doter ces langues africaines de typographies libres et plus appropriées.

6) As-tu exploré la production et distribution d’ebooks ? Penses-tu que les livres numériques représentent une opportunité en Afrique subsaharienne ?

Je trouve que le mot « exploré » est assez représentatif par rapport à mon expérience d’ebooks. Néanmoins, nous avions survolé cette question lors de notre formation à Tunis. Nous avions travaillé une demi-journée avec le logiciel libre Calibre pour publication électronique. La prochaine session de perfectionnement de formateurs africains aux logiciels libres dans l’édition qui se tiendra à Ouagadougou du 23 au 28 juillet avec le soutien de l’OIF prévoit un approfondissement de la création de livres numériques à l’aide de plusieurs logiciels libres. A mon avis les livres numériques seront très bénéfiques et seront les bienvenus mais beaucoup reste à faire, car l’accès à l’électronique n’est pas garanti à tout un chacun. Aujourd’hui nous sommes à une exploration à grande vitesse de la téléphonie mobile dans nos villes et dans nos campagnes et donc, si les livres numériques parvenaient à tous les utilisateurs de téléphones mobiles, je suis convaincu que nous atteindrons nos objectifs à pas de géant.

7) Quelles recommandations concrètes donnerais-tu à d’autres éditeurs et maquettistes de pays en développement qui font face aux mêmes enjeux que tu as décrits ?

Comme je le disais tantôt, notre objectif est de continuer la sensibilisation et la formation à l’endroit des autres éditeurs et maquettistes de tous ces pays que j’avais cités. Il faut que la sensibilisation gagne du terrain en atteignant les décideurs politiques, c’est-à-dire au niveau de l’État, pour que l’utilisation soit publique afin que les autres s’intéressent à fond. Il faut que des structures de l’État, comme le Journal Officiel, la Direction de l’informatique, les écoles, les ministères et les cybercafés utilisent les logiciels libres dans leurs tâches quotidiennes.


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