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"La Peste" est à réécrire !

Publié le 10 août 2012 par Bagada
Kamel Daoud est un journaliste algérien d'expression française. Il tient une chronique "Raina Raikoum" (Mon opinion, votre opinion) dans le "Quotidien d'Oran". Un de ses derniers articles offre un regard sur les conséquences du printemps arabe. La voici :
La Peste est à réécrirepar Kamel Daoud
   (...) Quelle est la priorité des islamistes au pouvoir en Tunisie depuis des mois ? Redéfinir la vie, le corps, la femme, la sensualité, la liberté etc... au lieu et place de relancer l'économie, le pain, le travail, la plus-value ou l'investissement. La femme est-elle l'égale de l'homme, sa servante, sa docile bête humaine ou un être complémentaire ? La secte d'Ennahda a donc trouvé une sorte de mot tiède qui fait de la femme un être qui n'est pas l'égale de l'homme mais pas non plus son inférieure directe comme au temps des tribus du Hedjaz.   Elle devient "complémentaire" selon la loi. Une autre loi vient d'être pondue en Tunisie, par la même secte, définissant le crime d'atteinte au sacré, ainsi que l'amende et la prison qui vont avec. 
   Ce qui est donc la priorité des islamistes, quand ils prennent le pouvoir, c'est la femme, le ciel et l'invisible, pas l'assiette, le concret et le naturel, pas la terre et la récolte. 
   De ces nouvelles misères théologiques, le monde "arabe" mettra du temps à se débarrasser, car on n'a pas encore un Luther en vue, ni une relecture "humaine" du corpus des textes sacrés. Les discours réformistes audacieux peinent à s'imposer, même au sein des élites. La mode collective est à la réédition du Moyen-âge en vrac : voile, dénis, enfouissement, refus de vivre, clergés, bigotisme et inquisitions. 
   Comment relancer l'économie d'un pays quand tous veulent mourir pour aller au paradis et manger sans travailler ? Comment réinventer le monde quand il s'agit de le plier en quatre, de le mettre sous l'aisselle et d'aller à la mosquée le déposer à la porte pour demander des excuses d'avoir vécu ? Comment avoir des pays forts quand le but de la journée est l'ablution, pas la conquête ? Comment devenir une superpuissance quand la discussion de tous les jours est celle du Hallal/Haram ? 
   Les sectes d'Ennahda en Tunisie, ou des Frères en Égypte ou des Zaouïas et autres Fatwamen en Algérie, sont une maladie de l'économie, des dents, du ventre et de l'espoir. Et cela agace : il ne s'agit pas d'idéologie dite démocrate, laïque, anti-islamiste mais simplement de la colère et de l'agacement de voir les siens se pourrir l'âme de l'intérieur et se dissoudre dans l'absurde, pendant que le reste du monde amasse richesses et puissances. De la gêne à voir se multiplier autour de soi les mosquées et pas les entreprises, les barbes et pas les récoltes. Simple dépit de paysan face à tant de bêtises et de dépense de temps pour rien, pour des futilités, des surréalismes. 
   N'a-t-on pas mieux à faire et plus urgent que de couper les cheveux des femmes en quatre et de chercher à voir si la femme est un os ou un objet complémentaire ? C'est quoi ce Moyen-âge de ténèbres et de bigotisme ? D'où viennent ces sectes et comment osent-elles nous dire que Dieu leur a parlé et les a déléguées ? Car il ne s'agit plus de dire "où fuir ?", mais de répéter "comment s'en débarrasser, car nous sommes chez nous et eux disent qu'ils tombent du ciel". Il ne s'agit plus de s'exiler, mais de les exiler eux, vers l'Arabie ou un autre désert plus "pur".    
   Le pire est que cet islamisme populiste et d'inquisition se propage, veut devenir un empire. Il a déjà des télés, des pays, un président, trois ou quatre chefs de gouvernement, quelques sportifs mous et sans compétence, des prêcheurs, des livres et des commerces et même un mode fashion et des délinquants au Sahel ou ailleurs et des produits dérivés et des Barbie voilées. Il ne lui manque que des armées.    En attendant, il se propose de réécrire le dictionnaire du monde en tentant de redéfinir les évidences : la femme, la sexualité, le temps, le dessin, l'art et la rue et la chanson et la façon de manger les dattes par nombre impair.    Triste de voir son pays, son monde, s'enfoncer dans la misère de l'âme, là où enfant, j'ai rêvé de marcher sur la lune et de fusée sans chute et de scaphandre aux profondeurs de la création et de l'énigme éblouissante de la vie. "La Peste" d'Albert Camus est à réécrire, là aussi. 

Source ( Le Quotidien d'Oran)

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