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Feu (2)

Publié le 31 août 2012 par Philippe Thomas

Poésie du samedi 53 bis (nouvelle série)

à Jean-Michel,

Je n’en finis pas de me consumer d’une belle ivresse métaphysique… à la énième relecture d’Alcools, ce recueil à la césure de deux époques, où Apollinaire marque le passage d’un monde ancien à un monde nouveau… A ce moment de l’Histoire, quelque chose est en train de se passer, sans qu’on sache bien ni comment ni pourquoi, quelque chose se consume ou s’est déjà consumé sans qu’on y prenne garde. C’est quasiment un moment hégélien qui « hésite entre avenir et souvenir », comme l’écrira Apollinaire dans Vitam impendere amori, excellent titre, bien emblématique de son auteur… Pour les historiens à gros sabots, c’est la charnière entre deux siècles, la délimitation du  siècle écoulé pouvant ici commencer en 1815 (chute de l’Empire) pour s’achever avec la Grande Guerre…

Pour le poète, c’est chose bien plus subtile. L’incipit de Zone traduit un sentiment fin de siècle, fin d’une époque voire d’une civilisation : « A la fin tu es las de ce monde ancien… ». Et si le recueil – initialement intitulé Eau de vie – s’achève sur une tonalité automnale avec Vendémiaires, cette ultime pièce interpelle les temps nouveaux : « Hommes de l’avenir souvenez-vous de moi… ». Entre temps, pour réaliser ce passage, il aura fallu pour le poète passer l’épreuve du feu à laquelle il nous convie durant les trois mouvements de son brasier. Car passer d’un temps ancien à une nouvelle ère, ce n’est pas quitter une défroque archaïque pour endosser une tenue futuriste. Du passé faire table rase n’est pas aussi simple que de balayer une table encombrée d’un revers de main... Et Apollinaire ne propose pas non plus quelque projet utopique, il s’en tient au moment présent d’une modernité en marche et d’un homme nouveau qui émerge. Le présent, bref instant tendu entre passé et futur, est nourri du passé et accouche sans fin de l’instant suivant, en une concaténation de moments qu’on peut tout juste mesurer sans en arrêter le flux…

Et cet homme nouveau, c’est lui ou c’est nous dès lors que nous sommes engagés dans ce mouvement, à condition de brûler de ce feu-là. Ce brasier, qu’Apollinaire avait titré « Pyrée » lors de sa première publication en revue, est tout sauf statique. Pas de consumation jusqu’à la cendre. Ou alors, nous sommes tels le Phénix renaissant de ses cendres ! Car c’est ici un dynamisme flamboyant, un feu que nous portons et qui nous porte. C’est le bateau ivre d’Apollinaire, ce poème !

«Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses »
.

Le feu dont il parle est donc celui d’une combustion interne, c’est un « noble feu » purificateur. Non seulement on se dépouille des scories du passé, mais c’est notre passé qui constitue le combustible de ce feu. Notre passé, c’est-à-dire nous-mêmes. Ce feu est un moteur. Cette « ardeur adorable » n’est-elle que matière ou bien dynamisme traversant la matière ? Du passé faire table rase ? Sans doute, mais sans se renier, sans renier l’ancien monde dont le nouveau résonne encore. Car cette destruction ignée est aussi construction… et l’on appréciera ici le secours d’agents constructeurs d’un type bien particulier : Amphion le musicien, à la fin du premier mouvement. Cet Amphion, en jouant de la lyre ou de la flûte,  avait le pouvoir de faire se mouvoir et s’assembler les pierres, et a grandement aidé ainsi à la reconstruction de Thèbes. Ensuite au troisième mouvement, on trouve le ver Zamir, auquel une légende talmudique prête le pouvoir de construire sans instrument, et auquel Salomon lui-même aurait eu recours pour construire le Temple…

Bref, c’est à lire absolument ! En gras, j’ai souligné quelques vers que j’aime particulièrement comme Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles… qui m’a presque donné  l’impression que le feu sacré me tombait dessus !

Le brasier

J'ai jeté dans le noble feu
Que je transporte et que j'adore
De vives mains et même feu
Ce Passé ces têtes de morts
Flamme je fais ce que tu veux

Le galop soudain des étoiles
N'étant que ce qui deviendra
Se mêle au hennissement mâle
Des centaures dans leurs haras
Et des grand'plaintes végétales

Où sont ces têtes que j'avais
Où est le Dieu de ma jeunesse
L'amour est devenu mauvais
Qu'au brasier les flammes renaissent
Mon âme au soleil se dévêt

Dans la plaine ont poussé des flammes
Nos coeurs pendent aux citronniers
Les têtes coupées qui m'acclament
Et les astres qui ont saigné
Ne sont que des têtes de femmes

Le fleuve épinglé sur la ville
T'y fixe comme un vêtement
Partant à l'amphion docile
Tu subis tous les tons charmants
Qui rendent les pierres agiles

Je flambe dans le brasier à l'ardeur adorable
Et les mains des croyants m'y rejettent multiple innombrablement
Les membres des intercis flambent auprès de moi
Éloignez du brasier les ossements
Je suffis pour l'éternité à entretenir le feu de mes délices
Et des oiseaux protègent de leurs ailes ma face et le soleil

Ô Mémoire Combien de races qui forlignent
Des Tyndarides aux vipères ardentes de mon bonheur
Et les serpents ne sont-ils que les cous des cygnes
Qui étaient immortels et n'étaient pas chanteurs
Voici ma vie renouvelée
De grands vaisseaux passent et repassent
Je trempe une fois encore mes mains dans l'Océan

Voici le paquebot et ma vie renouvelée
Ses flammes sont immenses

Il n'y a plus rien de commun entre moi
Et ceux qui craignent les brûlures

______

Descendant des hauteurs où pense la lumière
Jardins rouant plus haut que tous les ciels mobiles
L'avenir masqué flambe en traversant les cieux

Nous attendons ton bon plaisir ô mon amie

J'ose à peine regarder la divine mascarade

Quand bleuira sur l'horizon la Désirade

Au-delà de notre atmosphère s'élève un théâtre
Que construisit le ver Zamir sans instrument
Puis le soleil revint ensoleiller les places
D'une ville marine apparue contremont
Sur les toits se reposaient les colombes basses

Et le troupeau de sphinx regagne la sphingerie
A petits pas Il orra le chant du pâtre toute la vie
Là-haut le théâtre est bâti avec le feu solide
Comme les astres dont se nourrit le vide

Et voici le spectacle
Et pour toujours je suis assis dans un fauteuil
Ma tête mes genoux mes coudes vain pentacle
Les flammes ont poussé sur moi comme des feuilles

Des acteurs inhumains claires bêtes nouvelles
Donnent des ordres aux hommes apprivoisés
Terre
Ô Déchirée que les fleuves ont reprisée

J'aimerais mieux nuit et jour dans les sphingeries
Vouloir savoir pour qu'enfin on m'y dévorât

Guillaume Apollinaire (Rome, 25 août 1880 – Paris, 9 novembre 1918) , Le brasier, in Alcools, 1913. A lire le début d’une belle étude sur les Alcools sur le blog de  Jean-Michel Maulpoix


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