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Pourquoi nous ne comprenons rien à la crise?

Publié le 02 septembre 2012 par Rcoutouly

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Depuis quelques mois, on voit apparaître des propos d'experts ou de journalistes qui nous parlent de la "sortie de crise" et qui cherchent "le bout du tunnel". Cinq ans de crise, c'est bien long, et, en général, cela finit par finir !  Donc, on l'attend cette fin de crise, elle doit arriver, elle est -à chaque fois- venue, elle va revenir et on guette -telle soeur Anne dans sa tour- les signes annonciateurs de son retour. 

Les experts économiques nous disent maintenant que la reprise de l'activité commençera "le dernier trimestre de 2013" et nous avons oublié qu'il y a un an -à peine- ils nous parlaient, sûr et confiant en l'avenir, du "dernier trimestre de 2012". En 2009, ils évoquaient déjà 2010 puis 2011!

La croissance doit revenir, telle la cavalerie, nous sauver de la méchante récession. C'est dans l'ordre des choses et, rivés à nos transistors et à nos écrans, nous répétons tous la même antienne incantatoire.

En attendant, "pour tuer le temps", nous cherchons les responsables de cet état de fait. A d'autres périodes, on ferait appel à la colère persistante des Dieux pour monter une explication rationnelle crédible. Aujourd'hui, nous sommes plus triviaux. Le commun de la population se contente de râler contre les politiciens et les technocrates : "ils ne font rien" et "ils s'en mettent plein des poches" sont des explications qui évitent d'aller plus loin.

Les analystes politiques se veulent plus subtils. Pour les keynésiens, et autres gens de gauche, on appelle à l'aide le dieu Relance. Seule, une bonne politique de reprise, à coup d'argent public sorti du chapeau de ce magicien professionnel, nous fera repartir et nous entraînera vers une nouvelle période de félicité heureuse et de joyeux consumérisme.

Pour les partisans de la rigueur, et autres gens de droite, on se réclame, au contraire, des dieux Rigueur et Liberté économique. Insatisfaits de leurs omniprésence depuis deux décennies, ils en veulent encore plus, telle des drogués à la recherche de leur dose, ils cherchent toujours le Nirvana de ce trip idéal: une société sans Etat et sans aucune contrainte.

Cette interminable querelle n'empêche pas le malade de s'étioler, soumis successivement aux prescriptions successives de nos doctes médecins économiques.

Certains tentent alors de prendre davantage de recul. Les économistes se prenent alors pour des historiens. Pendant deux ans, on nous a sorti la comparaison avec la crise de 1929, elle a alimenté tous les discours sérieux jusqu'à épuiser ses charmes : on y découvrait surtout les différences entre 1929 et 2008. Ne trouvant aucune similitude, nous avons fini par abandonner l'histoire de 29.

La grande mode, aujourd'hui, c'est le déclin de l'empire romain. Cela fait bien dans le discours, cela fait celui qui a de la hauteur ou de la profondeur de vue, cela fait sérieux. Cela permet une confortable analyse où l'Occident serait soumis à la pression de barbares qui prennent la forme des pays émergents.

Mais, on nous dit, maintenant, que le ralentissement économique atteint aussi ces pays-là. L'analogie s'écroule donc: si la Chine est -elle aussi- touchée, les discours autour de l'expansion et du déclin des civilisations se sont affaiblis à leur tour.

Soucieux de rester au-dessus de la mêlée, le savant économique doit trouver d'autres champs explicatifs. Il fait maintenant appel à l'anthropologie, cherchant dans la "course au bonheur" et aux "biens matériels" une explication rationnelle. Il décrit la crise "existentielle" et se décrit d'abord lui-même : en réalité, il n'a plus rien à proposer, ni explications rationnelles, ni solutions réalistes.

L'expert ne voit plus rien d'intéressant, n'explique plus rien de convaincant, ne propose plus rien de pertinent pour nous en sortir. Chroniqueurs des grands médias, universitaires professeurs dans les écoles les plus prestigieux, auteurs de bouquins et d'articles lus par des quantités considérables de gens sérieux, toutes ces personnes (souvent les mêmes!) impressionnent par la vacuité croissante de leurs discours.

Pour comprendre ce désastre immense de la pensée intellectuelle, on fera appel -ici aussi- à l'Historien. Mais, on ne fera pas l'erreur de faire référence à une époque particulière de notre passé. L'Historien, le vrai, déteste d'ailleurs cela. Il craint -par dessus tout- la démarche analogique, source d'erreurs et de confusion. Aucune époque ne peut être comparée à une autre car chacune se signale par ses singularités.

Relisons plutôt un grand historien français, de réputation mondiale, Fernand Braudel. Il distinguait trois temporalités historiques.

D'abord, le temps court, l'histoire évènementielle, l'agitation de surface. C'est ce que le flot constant de l'actualité nous apporte en vagues continuelles. Ce temps ne permet pas d'analyser sereinement ce qui se passe, collés au guidon du flot des événements, nous ne comprenons rien : le débat sur le prix de l'essence succède à celui sur le gaz de schistes, suivi de celui du cumul des mandats. Nous ne voyons pas le lien entre chaque micro-fait. Nous sommes devant un puzzle éparse dont aucune pièce n'est reliée.

Ensuite, Braudel parle du "temps social", le temps lentement agité des groupes humains. Chaque société produit ses intellectuels et ses décideurs. Ceux-ci sont outillés pour comprendre la société dans laquelle ils vivent. A l'échelle de la décennie, on peut tenter des analyses sur "le devenir des classes moyennes" ou sur "le phénomène de la péri-urbanisation". Nos experts et nos universitaires en sont là: ils sont outillés pour comprendre leur monde en devenir avec les outils légués par les professeurs qui les ont formés.

Enfin, Braudel distingue "le temps géographique", le temps presque immobile des changements qui ne peuvent se comprendre qu'à l'échelle du siècle. Bien souvent, l'historien comprend, à posteriori, bien longtemps après, le mouvement long de l'Histoire : l'essor de l'Europe pendant les Grandes Découvertes n'a pas été analysé pas les commentateurs de l'époque; le basculement du centre du monde de l'Europe vers l'Amérique n'a été compris qu'à la fin du XXéme siècle. Seuls quelques intellectuels visionnaires ont compris ce qui s'était passé.

Pourquoi cette cécité de la majorité des intellectuels et des experts? Influencés par leur histoire personnelle et par les évènements qu'ils ont vécu dans leur jeunesse, ils ne voient pas venir les nouveaux paradigmes des évolutions futurs. Ils analysent la crise actuelle en relisant Keynes ou Friedman -des hommes du siècle précédent- et ne comprennent plus rien ! Ils n'ont pas le recul suffisant pour trouver dans le flot évènementiel, les véritables explications.

Prenons un exemple:  l'augmentation soutenue et durable des prix des denrées agricoles qui ont doublé entre 2006 et 2011. Le citoyen moyen, au gré du flot évènementiel, en reste à des explications simples ("certains s'en mettent plein les poches"), elles ne sont pas fausses, mais ne suffisent pas à comprendre ce qui se passe.

L'expert, outillé de ses multiples outils d'analyse performant, examine avec précision ce qui se passe : il nous parle de l'augmentation des épisodes de déréglement climatique, de plus en plus fréquents. Il analyse le poids des politiques publiques des Etats qui vont restreindre les exportations, les effets des politiques de soutien aux agro-carburants, les changements d'habitude alimentaire dans les pays émergents au profit de la viande. Il pointe les limites atteintes des "Révolutions vertes" lancées dans le dernier quart du XXéme siècle.Il peut aussi étudier l'influence croissante de la spéculation des marchés sur les matières premières agricoles.

Selon ses opinions, il accordera une importance plus ou moins variable à ces différents facteurs. Chacun d'entre eux est exact et la combinaison de toutes ces explications forme un ensemble rationnel et cohérent. Et pourtant, avec tous ce travail fouillé d'analyse, l'essentiel échappe à notre intellectuel expert. Il a minoré la clé fondamentale de cette situation : la population mondiale est passée de 5,3 milliards en 1993  à 7 milliards en 2012. En 19 ans, la demande s'est accru de 1,7 milliards de bouche à nourrir. Voilà la seule explication que retiendront nos descendants pour expliquer ce qui s'est passé.

Cet exemple permet de comprendre la cécité de nos intellectuels et experts qui nous inondent d'analyses toutes fausses et dépassées : la crise ne va pas s'arrêter parce que c'est une crise globale et totalement inconnue.

Pour la première fois dans l'histoire de l'Humanité, nous sommes trop nombreux pour les ressources dont nous disposons : matières premières, terres agricoles, terres constructibles, alimentations. Nous atteignons le plafond de verre de nos ressources. 

Or, nos intellectuels et experts n'ont rien lu sur cette éventualité. Ils n'ont pas connu ce type de crise. Ils ne savent pas l'imaginer. Ils ne peuvent la concevoir. Hors de leur entendement et de leur culture professionnelle, ils prennent cette hypothèse pour les divagations d'écologistes illuminées.

Finalement, les experts économiques et les chroniqueurs mondains se trouvent dans la même situation que les généraux et les dirigeants européens en 1914. Habitués aux guerre de mouvement rapide du XIXéme siècle, ils ne pouvaient concevoir la guerre de tranchées. Les pacifistes passaient pour des plaisantins ou des traîtres. La guerre fut interminable et meurtrière. 

La crise actuelle est une crise qui sera -elle aussi- longue. Il faudra bien que l'opinion et nos beaux parleurs, en leur chaire, se résignent. Il faudra bien qu'ils finissent par l'admettre. Notre crise est, fondamentalement, une crise de l'insuffisance des ressources qui va s'étendre à l'ensemble du monde.

En 1914, personne n'avait compris Sarajevo, une petite crise diplomatique qui allait se résoudre. Personne n'avait prévu l'extension à la planète d'une guerre longue et meurtrière.

En 2008, la crise des subprimes a été comprise comme une petite crise économique. Et, dans les années suivantes, personne ne semble avoir compris que la crise va devenir mondiale et qu'elle va bouleverser en profondeur nos sociétés.

Pour aller plus loin:

crise économique/crise écologique


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