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Hayek, de l'utilisation de l'information dans la société

Publié le 02 septembre 2012 par Copeau @Contrepoints

Dans cet article célèbre, Friedrich Hayek poursuit le travail de Ludwig von Mises sur l’importance des prix pour résoudre le problème économique. Première partie.

Par Friedrich Hayek.

Article publié en collaboration avec l'Institut Coppet.

Hayek, de l'utilisation de l'information dans la société
I - Il s’agit de porter des jugements de valeur, et pas seulement de tirer les conséquences de ces évaluations

Quel problème cherchons-nous à résoudre lorsque nous essayons de construire un ordre économique rationnel ? Si l’on part de certaines hypothèses bien connues, la réponse est suffisamment simple : si nous possédons tous les renseignements utiles, si nous partons d’un système de préférences donné, et si nous avons une connaissance complète des moyens disponibles, alors le problème qui reste posé est purement logique.

En effet, la réponse à la question de la meilleure utilisation possible des moyens disponibles est déjà implicitement contenue dans nos hypothèses. Les conditions que doit remplir la solution de ce problème d’optimisation sont entièrement élucidées, et c’est mathématiquement qu’on peut le mieux les présenter : pour les résumer, on peut dire que les taux marginaux de substitution entre n’importe quels biens ou facteurs pris deux à deux doivent être les mêmes quelle que soit leur utilisation.

Or cela, malheureusement, n’est vraiment pas le problème économique auquel une société doit faire face. Et le calcul économique que nous avons développé pour résoudre ce problème logique, bien qu’il constitue une étape importante vers la solution du problème économique d’une société, ne fournit aucune réponse à ce dernier. La raison en est que les données sur quoi le calcul économique se fonde ne sont pas et ne peuvent pas être, lorsqu’elles concernent la société toute entière, « données » pour un individu.

Les jugements de valeur dépendent de ce que nous savons

Un caractère particulier du problème de l’ordre économique rationnel est précisément lié au fait que la connaissance de l’environnement dont nous pourrions avoir besoin n’existe jamais sous une forme concentrée ou agrégée, mais uniquement sous la forme d’éléments dispersés d’une connaissance incomplète et fréquemment contradictoire que tous les individus séparés possèdent en partie.

Le problème économique d’une société n’est dès lors plus seulement un problème d’allocation de ressources données – si le terme de « données » signifie « données à un seul esprit qui pourrait résoudre le problème ainsi posé ». Il s’agit au contraire d’obtenir la meilleure utilisation possible de ressources que connaît n’importe lequel des membres de la société, à des fins dont l’importance relative est connue de ces individus et d’eux seuls. Ou, pour résumer ceci, il s’agit d’un problème d’utilisation de la connaissance, laquelle n’est donnée à personne dans sa totalité.

La mathématisation de l’économie conduit à méconnaître ce problème

Cet aspect d’un problème fondamental a été, je le crains, plus obscurci qu’éclairé par la plupart des récents raffinements de la théorie économique, et particulièrement par la préférence pour les travaux mathématiques. Bien que le problème dont je souhaite traiter ici soit un problème rationnel d’organisation économique, je serai amené çà et là à attirer l’attention sur les liens étroits que celui-ci entretient avec certaines questions de méthode.

La plupart des points que je veux soulever sont en fait des conclusions auxquelles plusieurs démarches intellectuelles diverses ont, de manière paradoxale, abouti. A mes yeux, il n’y a pas là de surprise. II me semble que la plupart des débats actuels concernant la théorie et la politique économiques ont leur origine commune dans une conception erronée de la nature du problème économique d’une société. Cette conception erronée est due à son tour à une application fallacieuse aux sciences de l’homme des modes de pensée des sciences de la nature.

II - La question n’est pas de savoir s’il faut planifier mais qui doit le faire

Dans le langage ordinaire, nous utilisons le mot de « planification » pour décrire le réseau des décisions que nécessite l’allocation des ressources disponibles. En ce sens, toute activité économique est une forme de planification, et dans n’importe quelle société où beaucoup d’individus collaborent, cette planification, quel qu’en soit l’auteur, devra dans une certaine mesure être fondée sur une connaissance qui, a priori, n’est pas donnée au planificateur mais à quelqu’un d’autre, et qu’il faudra donc communiquer au planificateur en question. Le problème crucial pour toute théorie visant à expliquer le processus économique est relatif aux différents canaux qu’emprunte l’information sur laquelle les individus construisent leurs plans. Et le problème de la meilleure utilisation possible de l’information, laquelle se trouve au départ dispersée entre tous les individus, est au moins un des problèmes principaux de la politique économique ou de la construction d’un système économique efficace.

La réponse à cette question est liée directement à l’autre question qui se pose, à savoir : qui doit faire la planification ? C’est autour de cette question que tout le débat sur la planification économique tourne. II ne s’agit pas de savoir s’il doit y avoir ou non de la planification. II s’agit de savoir si la planification doit être centralisée par une autorité pour le système économique tout entier, ou doit être répartie entre de nombreux agents.

La planification, au sens particulier dans lequel on se sert de ce terme dans les controverses contemporaines, renvoie nécessairement à la planification centralisée, c’est-à-dire à la direction du système économique tout entier en fonction d’un plan unifié. La concurrence, à l’inverse, renvoie à une planification décentralisée entre de nombreux agents distincts. A mi-chemin entre les deux se situe l’organisation de la planification par des industries organisées ou, en d’autres mots, le monopole dont beaucoup de gens parlent mais que peu savent juger quand ils en rencontrent un.

Savoir lequel de ces systèmes a le plus de chances d’être le plus efficace dépend principalement de la question de savoir sous l’empire duquel de ces systèmes nous pouvons nous attendre à l’utilisation maximum de l’information existante, et ceci, à son tour, dépend du point de savoir si nous avons plus de chances de réussir en remettant entre les mains d’une seule autorité centrale toute l’information qui devrait être utilisée, mais qui se trouve à l’origine répartie entre de nombreux individus différents, ou bien en apportant aux individus l’information supplémentaire qui leur permette de confronter leurs projets avec ceux des autres.

III - Les différents types d’information

II paraît aussitôt évident, que sur ce point, la réponse dépend des différents types d’information ; et cette réponse renvoie elle-même à l’importance relative des différents types d’informations, à savoir celles qui sont à la disposition des individus eux-mêmes et celles dont on peut valablement penser qu’elles sont en la possession d’une autorité composée d’experts convenablement choisis. Si, aujourd’hui, on s’accorde à reconnaître que les experts se trouvent dans une meilleure position que les individus, c’est parce qu’un type particulier de connaissance, la connaissance scientifique, occupe une place si prééminente dans l’air du temps que nous avons tendance à oublier qu’il n’y a pas que ce type de connaissance qui soit intéressant.

II faut bien admettre qu’en matière de connaissances scientifiques, un groupe d’experts convenablement choisis peut se trouver dans la meilleure position possible pour disposer des connaissances les plus avancées – ce qui renvoie donc à la difficulté de choisir lesdits experts. Ce que je veux souligner, c’est qu’à supposer que ce problème puisse être résolu, il n’est que la partie émergée d’un problème important. Aujourd’hui, il est presque hérétique de rappeler que la connaissance scientifique n’est pas la seule de toutes nos connaissances.

L’information locale est cruciale en économie

Mais peu de réflexions montrent qu’il existe sans nul doute un ensemble très important mais inorganisé de connaissances qui ne peuvent être qualifiées de scientifiques, puisqu’elles n’ont pas trait à la connaissance de règles générales, mais à la connaissance de circonstances particulières de temps et de lieu. A cet égard, pratiquement chaque agent a un avantage sur tous les autres en ce qu’il possède une information unique dont on peut faire un usage bénéfique, mais qu’on ne peut utiliser que si on laisse à cet agent le soin de prendre lui-même les décisions, ou si ces décisions sont prises avec sa coopération active.

Il suffit simplement de se souvenir de ce qu’il nous reste à apprendre dans chaque métier après que nous en avons acquis l’expérience théorique, de l’importance que prend dans notre vie professionnelle l’étude d’emplois particuliers, et enfin de l’importance, dans cette vie professionnelle, de la connaissance des gens, des conditions locales et des circonstances particulières. Connaître et utiliser une machine en partie inemployée, ou savoir comment mieux utiliser le talent de quelqu’un, avoir connaissance d’un stock sur lequel on pourra tirer durant une interruption d’approvisionnement, est socialement aussi utile que la connaissance des techniques alternatives les plus performantes. Et l’affréteur qui gagne sa vie en utilisant des cargos dont les trajets se feraient totalement ou à moitié à vide, ou l’agent immobilier dont la connaissance est exclusivement concentrée sur des occasions temporaires, ou l’arbitragiste qui tire profit de différences locales dans le prix des biens, remplissent tous des fonctions particulièrement utiles fondées sur une connaissance spéciale de circonstances passagères, ignorées des autres.

La prime à la connaissance théorique

Il est étrange de constater que ce type de savoir est aujourd’hui généralement considéré avec une sorte de mépris, et que ceux qui obtiennent ainsi un avantage sur d’autres, pourtant mieux au fait des connaissances théoriques et techniques, sont regardés comme s’ils avaient agi de façon peu honorable. Tirer parti d’une meilleure connaissance des moyens de transports ou de communication est parfois estimé presque malhonnête, bien qu’il soit quasiment aussi important que la société puisse faire usage à cet égard de toutes ses possibilités que d’utiliser la dernière découverte scientifique.

Ce préjugé a influé de manière considérable sur l’attitude à l’égard du commerce par rapport à la production. Même les économistes, qui pourtant s’imaginent supérieurs aux grossiers matérialistes du passé, commettent constamment la même erreur s’agissant de l’acquisition d’une telle connaissance pratique, sans doute parce que leur mode de pensée suppose que toute cette connaissance est « donnée ».

L’idée maintenant répandue semble être qu’une telle connaissance, parce que cela va de soi, devrait être à la disposition de chacun, et le reproche d’irrationalité souvent brandi contre l’ordre économique existant est fréquemment fondé sur le fait qu’une telle information, justement, n’est pas disponible. Cette opinion néglige le fait que le processus par lequel une telle connaissance peut être rendue la plus accessible possible est précisément le problème auquel nous devons trouver réponse.

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Sur le web - La suite, demain sur Contrepoints.


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