Magazine Journal intime

Déboussolée

Par Evainlondon

Londres, mars 2010

Telle Sœur Anne, je ne vois rien venir.

Au bout de six mois d’essais – oui, Prince s’est finalement rendu à la raison mes raisons – je ne vois poindre ni bébé, ni même, sans rentrer dans les détails techniques, possibilité de bébé.

Désorientée, je pars dans toutes les directions. Je suis une boussole qui aurait perdu le Nord. Bref, je fais tout et son contraire.

Je me dis que six mois, ce n’est pas bien long. Puis je me dis que six mois dans un corps qui ne fonctionne pas comme il le devrait, c’est beaucoup trop long.

Je m’alimente sainement et supprime la junk food parce que c’est bon pour ma fertilité. Puis je dévore n’importe quoi et me goinfre de Twix parce que c’est bon pour ma déprime.

Je m’enjoins de ne point consulter les forums Internet, car lire des discussions intitulées « Cela fait douze ans que j’essaie de tomber enceinte et j’en suis à ma huitième fausse couche » à 3 heures du matin ne peut mener à rien de bon. Puis je le fais quand même, et cela ne mène à rien de bon.

Je me plonge plus studieusement que jamais dans mes cours de licence de psychologie à distance afin de penser à autre chose. Puis je me demande si apprendre par cœur la liste des troubles du développement de l’enfant (de la dyslexie à l’autisme en passant par le terrible syndrome de Rett, ou la liste des pires cauchemars des parents) m’aide vraiment à penser à autre chose.

Devant une copine de copine qui m’agite sous le nez l’échographie de son futur deuxième (« Regarde, on voit son petit nez ! Et vous alors, c’est pour quand ? »), j’affiche un simple mais coûteux sourire pincé (« Bientôt, j’espère »). Puis devant l’échographie suivante, j’hésite entre lui faire manger son marmot en noir et blanc, lui hurler que « nous des mioches on n’en veut pas surtout s’ils sont comme le tien » ou me contenter d’un sans appel « Je ne vois pas bien en quoi ça te regarde ».

J’indique obligeamment à Prince qu’un couple qui souhaite faire un enfant met toutes les chances de son côté en s’ébattant comme des lapins tous les deux à trois jours. Puis je m’habille de moins en moins bien, souris de moins en moins et me renfrogne de plus en plus, pour ne mettre aucune chance de mon côté.

Je dîne avec mes amies parisiennes et nous parlons d’autre chose et j’oublie mes inquiétudes. Je rentre à Londres et n’ai pas d’amie proche à qui parler d’autre chose et mes inquiétudes reviennent au galop.

Je réfléchis à mon envie d’être mère et de porter la vie. D’être une femme, une vraie (NB : oui, je sais qu’on peut être une femme, une vraie, sans être mère…). Puis je me rabroue en me disant que si j’étais une femme, une vraie, je serais capable de faire un enfant.

Je me réconforte en songeant que de nombreuses Anglaises fêtent leur passage à la quarantaine en même temps que la naissance de leur premier enfant, ayant fait passer leur carrière avant. Puis je me rappelle que je suis française et que la distante possibilité de passer de sous-grouillotte à grouillotte chez SuperConseil ne constitue en aucun cas une carrière.

Je me mets à la méditation parce que ça va me détendre. Puis je vais consulter parce que je suis plus stressée que jamais.

Je consulte un médecin anglais parce que c’est plus simple. Puis j’appelle ma gynéco française derrière parce que c’est plus sûr.

Sur les conseils du médecin anglais, je me résigne à faire un bilan sanguin pour déterminer l’origine du problème. Sur les conseils de ma gynéco française, je les balance rageusement à la poubelle en apprenant que les résultats qu’ils indiquent et sur lesquels je pleurais depuis trois jours sont « tout bonnement absurdes et de toute évidence erronés. Vous l’avez faite où, cette prise de sang ? »

PS : je ne sais pas si certain(e) d’entre vous souhaitent ici faire part de leurs difficultés ou expériences en la matière, mais j’en profite pour conseiller ce blog dont la lecture a éclairci une période, vous l’aurez compris, assez sombre…

Déboussolée


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