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Crise de la dette (2) : des économistes opposés

Publié le 11 septembre 2012 par Copeau @Contrepoints

L'utilité d'une politique économique ne peut être critiquée qu'en connaissance des théories qui la justifient. En la matière, les keynésiens, défenseurs des déficits publics s'opposent aux libéraux, partisans de la rigueur.
Par Domi.

Crise de la dette (2) : des économistes opposés

John Meynard Keynes (1883 - 1946) et Jacques Rueff (1986- 1978) : deux visions opposées des politiques publiques. Depuis la fin du XVIème siècle, l'Esprit français, fait de rigueur et de pondération, s'est toujours opposé aux excès et à la profusion du goût anglo-saxon.

Compte tenu de la défaillance des médias (décrite dans un premier article), une évaluation objective de l'utilité des politiques de rigueur est primordiale.  Elle implique l'examen empirique qui sera le sujet d'un troisième article article. Pour le mener à bien, une description des thèses économiques opposées sur le sujet est nécessaire. L'utilité d'une politique économique ne peut être critiquée qu'en connaissance des théories qui la justifient.

Les keynésiens, défenseurs des déficits publics s'opposent aux libéraux, partisans de la rigueur.

Pour présenter leur divergence de vue sur l’usage des déficits publics, il est possible de distinguer les effets à court terme sur la relance de l’économie et à long terme sur le niveau d’endettement.

La crise actuelle en est pour partie une illustration. L’éclatement d’une bulle immobilière aux États-Unis provoqua une crise internationale. Lors de cette forte récession, certains pays, dans le désir de relancer leur économie, eurent recours à l’augmentation de la dépense publique financée par l’emprunt comme Keynes le conseillait et des voix se levèrent pour mettre en garde contre les dangers d’une telle politique en insistant sur les risques de faillites que cela entrainait.

Par d’autres aspects pourtant, les événements récents remettent partiellement en cause la distinction énoncée plus haut. L’augmentation des dépenses avait aussi pour but d’assurer la solvabilité du secteur bancaire. Le risque de faillite n’y semble pas vraiment situé dans le long terme tant le moment où certains États seront dans l’impossibilité de rembourser leurs dettes semble proche.

Pour autant, pour la clarté de la présentation nous adopterons cette distinction. Les effets supposés d’une telle mesure sur la croissance économique sont attendus dans un délai assez court alors que la perspective d’une faillite peut se situer à une échéance plus ou moins longue selon les cas.

Effets immédiats sur la relance économique

L'opinion des keynésiens

Les keynesiens raisonnent à l’aide du concept de demande globale. L’insuffisance de celle-ci due au réflexe de thésaurisation en période de crise conduit à la crise et au chômage. Or, l’État, qui dépense tout l’argent qu’il prélève contrairement aux agents du privé, participe à l’augmentation de cette demande.

Si la hausse des dépenses publiques est financée par l’impôt, la demande globale en bénéficiera car l’État dépensera davantage que ne l’auraient fait les particuliers. Cependant, si elle est financée par le déficit, les bénéfices de l’opération seront plus grands encore car la dépense publique s’ajoutera alors à la dépense privée sans la diminuer en rien.

Pour plus de détails, lire l'article d'Acrithène.

L'analyse des libéraux

Les libéraux contestent les préconisations de Keynes de deux manières.

Par la première, ils rappellent qu’il n’y a pas d’argent qui, dormant sous un matelas, serait exclu du système économique, l’argent étant systématiquement investi dans l’économie grâce au système bancaire. Cette remise en cause radicale de l’explication keynésienne de la crise, détruit également les solutions qui en sont issues. Pourtant, s’il n’y a pas d’insuffisance de la demande globale, quelle est l’origine des déséquilibres majeurs qui surviennent durant les crises ? Les libéraux précisent que le problème est plus qualitatif que quantitatif. Les secteurs les plus déprimés doivent être éliminés au profit des secteurs d’avenir pour que l’économie croisse à nouveau.

Par la deuxième, ils acceptent de considérer un problème de demande globale, mais expliquent que les processus de marché apportent la solution. Les baisses de prix dues aux méventes permettront de recouvrer l’équilibre entre offre et demande.

Pour les keynésiens, ces remèdes attendus du fonctionnement même du marché sont impuissants car la « machine économique » ne peut pas redémarrer spontanément, les phénomènes de dépression et de thésaurisation ayant tendance à s’alimenter mutuellement.

Par les arguments qui viennent d’être exposés, les libéraux ne nient pas de leur côté que les déficits publics puissent avoir dans un premier temps des répercussions bénéfiques pour l’économie. Ils acceptent que celles-ci puissent s’ajouter aux mécanismes de marché qui ont été décrits plus haut voire les devancer dans la mesure où les résultats de ces derniers ne se manifesteront qu’au bout d’un certain temps. Alors, le rejet des déficits publics par les libéraux repose donc avant tout sur les conséquences à long terme de ceux-ci.

Néanmoins, les libéraux ont également développé des raisons de douter des avantages économiques même temporaires des déficits publics.

Ils craignent en effet qu’en empruntant massivement l’État entre en concurrence avec les entreprises et assèche le marché du crédit pour celles-ci. Ainsi, même dans les quelques années qui suivent le déclenchement d’une crise, une telle augmentation des dépenses publiques ne porterait pas ses fruits.

Effets économiques à long terme

La position des libéraux

Quelles que soient leurs opinions sur les effets à court terme des déficits publics, les libéraux estiment que leurs conséquences à long terme, qu’ils prévoient néfastes, seront prépondérantes.

L’accumulation des déficits, si elle n’est pas interrompue, acculera l’État qui en est responsable à la faillite. Aussi rejettent-ils catégoriquement l’adage selon lequel « un État ne peut pas faire faillite ».

Au fur et à mesure, la charge de la dette et donc les besoins de financement de l’État s’accroîtront. Or, il ne peut convaincre les marchés auprès desquels il se finance d’augmenter indéfiniment leurs prêts. Même dans l’hypothèse - toute théorique - d’une confiance aveugle des marchés en sa capacité de remboursement, ils n’en conserveraient pas moins d’autres possibilités d’employer leur fonds et ne sauraient les négliger complètement au profit de la dette publique. De plus, les capacités totales de financement par le secteur privé sont limitées par les besoins de consommation immédiate. Bien entendu, la situation de cessation de paiement d’un État se produit bien avant que de telles limites techniques soient atteintes, dès lors que les acteurs se rendent compte qu’elles devraient l’être dans l’avenir. Ces mécanismes d’anticipation en accélérant la survenance du mal empêchent qu’il ne prenne une forme plus aigüe.

Il n’en reste pas moins que le pays qui enchaîne les exercices déficitaires sera tôt ou tard conduit à la faillite. Or, celle-ci a souvent un retentissement dramatique comme le cas de l’Argentine a permis de le vérifier il y a une dizaine d’années.

Leur contribution éventuelle à l’atténuation d’une crise économique quelconque ne pouvant être comparée aux désastres qu’ils produiront immanquablement à terme, les libéraux recommandent l’équilibre des comptes publics, même en période de crise.

Malgré tout, leur choix de tenir compte d’un danger plus lointain au lieu de remédier à un mal actuel pourrait être discuté. Après tout certains d’entre eux admettent les bienfaits temporaires des déficits. Dans une situation particulièrement urgente, les produire n’est-il pas un impératif de société ? À l’opposé si une faillite est à éviter absolument, le rôle de quelques années de déficit dans sa survenance n’est-il pas limité ?

En pratique, les déficits des années de crise sont particulièrement élevés et comme nous le constatons tous les jours, la faillite en est souvent l’horizon proche.

Ce choix s’explique aussi par leur conviction que du moment que le déficit devient une réponse acceptable à des difficultés économiques, il sera systématiquement réclamé par des groupes de pression divers vivant de la dépense publique. De plus, la dépense supplémentaire associée au déficit sert souvent à préserver les secteurs les plus touchés par la crise. Le fait qu’une reprise saine exige leur réduction ou leur disparition et qu’à l’inverse leur protection demandera souvent de continuer à les soutenir même après la phase aigüe de la crise sont autant de motifs d’inquiétude pour l’avenir.

La position des keynésiens

Voir dans l’augmentation des dépenses, à taux d’imposition constant, un chemin vers le déficit et faire de l’accumulation des déficits la voie vers un endettement croissant semble relever de la tautologie.

Pourtant, de nombreux keynésiens contestent ces relations. Leur raisonnement, malgré les apparences, n'est pas en contradiction avec les règles de la logique mais suppose toujours d'admettre au préalable que la dépense publique soutient l'économie.

Exposons les controverses relatives à la relation entre déficit et endettement puis entre dépense publique et déficit.

Relation entre déficit et endettement

  • Un déficit peut correspondre à une diminution du ratio de la dette rapportée au PIB si la croissance du PIB (le dénominateur) est plus rapide que celle de la dette (le numérateur).
  • Dans l’hypothèse la plus optimiste, on ne peut donner à cette relation paradoxale un caractère automatique car si on admet absolument les deux prémisses que sont « il n’y a pas de dette sans déficit préalable » et « le déficit réduit le ratio d’endettement », aucun État ne devrait jamais se retrouver en faillite ! À vouloir trop prouver…
  • Dans ce raisonnement les valeurs nominales sont plus importantes que la croissance réelle et l’on pourrait atteindre le même objectif par l’inflation qui permet l’accroissement nominal du PIB. L’Allemagne avait eu ainsi recours à la planche à billet pour réduire le fardeau représenté par les réparations auxquelles le traité de Versailles l’avait contrainte. Cette méthode fut à l’origine d’un épisode d’hyperinflation resté dans les mémoires.

Relation entre hausse de la dépense publique et déficit

  • Comment une hausse des dépenses sans modification du système fiscal pourrait-elle aboutir à une diminution du déficit ? En favorisant une hausse des recettes plus rapide que celle des dépenses.
    Soit un PIB de 100, un État qui prélève 48 et dépense 52. Cet État choisit alors de dépenser 56. Miracle : grâce à cette hausse des dépenses le PIB atteint le niveau de 110. Les recettes sont alors de 48/100 x 110 soit 52,8. Le déficit a diminué.
  • C’est pourquoi, il sera d’autant plus difficile d’utiliser le niveau de déficit pour caractériser les différences politiques car il est plutôt ici une conséquence des politiques menées.
  • Les libéraux tiennent un raisonnement assez comparable avec la courbe de Laffer. Une baisse des taux d’imposition favorisant un accroissement de l’assiette fiscale peut permettre une hausse des recettes.

Nuances keynésiennes

Un autre argument justifie aux yeux des keynésiens d’augmenter les déficits en période de crise du point de vue de l’équilibre des comptes publics. Les keynésiens sont persuadés que ce recours est le seul moyen de redresser l’économie qui, laissée à son fonctionnement autonome, ne cesserait de sombrer dans la récession. Par conséquent, le redressement des comptes publics sera grandement facilité après le retour de la croissance. À effort économique égal à ce moment-là les comptes seront plus proches de l’équilibre que si la récession persistait.

Au contraire des théories précédemment énoncées, cette idée ne motive la politique budgétaire que pour la période de crise. Les autres font du déficit ou de l’augmentation des dépenses une solution en toutes circonstances dont les effets vertueux ne manqueront pas de résoudre les problèmes budgétaires que l’on pourrait craindre les voir poser. Certes, comme ces économistes s’appuient sur Keynes qui limitait la relance budgétaire aux périodes de récession, ils ne revendiquent pas si clairement une telle position. Simplement, on constate en pratique qu’ils souhaitent systématiquement que la dépense publique soit augmentée. C’est en somme le cas de Krugman lorsqu’il met en avant les déficits des États-Unis des années 1950, époque où ce pays n’était pas en récession.

Le paradoxe est que les keynésiens dénoncent le dogmatisme des libéraux qui s’opposent aux déficits non au cas par cas mais par principe tandis qu’eux-mêmes défendent en réalité des exercices systématiquement déficitaires. Cette attitude renforce a contrario le choix des libéraux de lutter contre les déficits en période de crise car ils peuvent craindre à bon droit que les déficits seront maintenus au-delà.

Bilan et enseignements

Les courants économiques existants correspondent assez bien à un champ des possibles déterminé par les contraintes suivantes : les effets des déficits à court terme peuvent être nuls ou positifs, les effets à long terme néfastes ou propices.

Un premier groupe d’économistes ne croit pas aux bénéfices immédiats des déficits publics mais à leurs dangers sur une période plus longue.

Un deuxième groupe distingue les effets favorables à court terme et défavorables à long terme (jamais l’inverse). Parmi ceux-là, les plus circonspects ne pourront décider qu’au cas par cas quel aspect l’emporte. Les plus libéraux penseront que l’avantage d’une sortie précoce de la récession est sans rapport avec les risques qu’une telle politique fait courir à terme, au contraire des keynésiens.

Un troisième groupe considère que les déficits en période de récession sont avantageux aussi bien à court terme qu’à long terme puisque ce moyen est la seule possibilité de faire repartir l’économie.

Enfin, un dernier groupe d’économistes fait à l’opposé des précédents, des déficits publics un remède à employer même hors des périodes de récession aussi bien pour accroitre la prospérité que pour équilibrer les comptes publics.

De tout cela, nous pouvons tirer plusieurs enseignements en vue d’un examen empirique des différentes politiques.

Tout d’abord, il est hors de propos d’affirmer que « les politiques de rigueur n’ont pas résolu la crise » car ce n’est pas leur objectif. Exhortation à laisser filer les déficits ou défense de l’équilibre budgétaire ne peuvent être présentés comme deux moyens opposés de retrouver la croissance. Pour les défenseurs de l’équilibre budgétaire le recours aux déficits publics est comparable à la saignée en médecine : il ne présente pas les bénéfices attendus et ses suites sont exclusivement nocives. La rigueur est quant à elle conçue pour qu’un mal plus grand ne s’ajoute pas à celui qui existe déjà. Dans cette logique, le retour de la croissance en lui-même peut dépendre d’un rebond spontané de l’économie ou d’autres mesures économiques mais pas de l’austérité. De la même manière, le refus de la saignée ne peut être considéré comme un soin pour le malade.

Ensuite, la comparaison des politiques menées est rendue plus difficile par l’idée que la hausse de la dépense publique à impôts constants diminuerait le déficit. En général, dans le cadre d’une comparaison entre les politiques, le niveau de déficit sert à définir les choix politiques. Leur succès peut quant à lui être mesuré par d’autres critères tels le taux de croissance. Ici au contraire, le niveau de déficit devient un symptôme de l’échec des politiques. Pour un Krugman par exemple, c'est parce que l'on a voulu réduire les dépenses publiques que la récession se prolonge et que le déficit augmente. Pour un Krugman par exemple, c'est parce que l'on a voulu réduire les dépenses publiques que la récession se prolonge et que le déficit augmente. Dès lors, il n'est pas possible de valider ou non son raisonnement en classant les pays selon leur déficit et en comparant les taux de croissance correspondants. L’augmentation des dépenses publiques serait alors un critère de substitution.

Enfin, nier les dangers à long terme des déficits durant une crise, comme le font les keynésiens, implique que la dépense publique et/ou le déficit soutiennent la croissance à court terme - en extrayant l'économie de la récession. Si les recettes keynésiennes étaient sans effets sur la croissance, il leur serait impossible de participer au rééquilibrage des comptes publics à long terme. Aussi, l'article suivant débutera en examinant si les politiques "de relance" justifient leur appellation. Si cette première idée est validée, il sera temps alors d'étudier la seconde et de vérifier si ces mesures permettent en outre une baisse de l'endettement à terme.


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