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le portrait du roi

Publié le 11 septembre 2012 par Lironjeremy

le portrait du roi Il ne prendra la pose qu’un instant, il a prévenu. Le peintre n’aura qu’à esquisser le portrait d’un trait de charbon ; charge à lui ensuite de placer un modèle en habits pour dresser la posture, charge à lui d’inventer les décors. Le roi s’exaspère de poser trop longuement. Le portrait est un exercice de mise en scène, ça le peintre le sait. Avant même que le dessin fut fait il y avait déjà la pourpre et l’or, les regalia ostensibles, la droiture du cadre, la marche drapée de velours comme on pose les statues sur un socle. Ces artifices sont convention. Les dimensions du tableau le sont aussi : deux mètres cinq  par deux mètres quatre vingt douze. A ce moment de l’histoire c’est l’illusion d’une continuité qu’il faut établir. De préciser : « roi de France et de Navarre ». Le tableau est une définition à laquelle la réalité s’appuie et par laquelle elle se justifie. Le tableau est un objet politique. Aujourd’hui pour nous évidemment s’impose l’impression de factice, la fabrique et le collage : frontalité toute publicitaire du message dans un fourbi d’antiquaire. Encore reconnaît-on cette réussite presque cinématographique à faire sinuer le regard qui va butter sur la robe épaisse et précieuse avant de remonter sur le visage, de recevoir tout ce volume dans les rideaux écartés comme une mandorle. Et comme le décor s’estompe derrière la figure à laquelle il rend la présence : c’est un cartouche qui habille une vérité. Mettons ; le roi consent à garder un peu longuement la pose, c’est geste d’humilité et d’orgueil, simplement goûter à ce déshabillage là sous le regard du peintre qui n’est à cet instant que le passeur de quelque chose de plus grand : tradition, histoire, légendes. A tout ça il voudrait renouer malgré la confusion de l’époque, le tableau sera là pour le dire. Quelques instants, il s’en remet à ce luxe dangereux que partagent les oisifs : les rêveries, les pensées. Par ses actions continues l’homme ne fait jamais autre chose que tenter d’échapper aux tourments de la pensée. Pascal l’avait écrit sur un de ces bouts de papiers qu’il cousait à sa veste. C’est cet homme suivant les pensées qui jouent en lui et presque mélancolique que peint Jean Baptiste Louis Gros dans le visage du roi. Toujours on voudrait percer ce qui se cache derrière l’apparence close sur elle même d’un visage : en cette année 1817, Louis XVIII aperçoit-il ne serait-ce qu’un instant ce basculement du monde sur lui même, la fragilité de la restauration qu’il incarne et qui vivra avec Charles X ses dernières heures ? Ou reste-t-il désespérément aveugle et sourd à cet humaniste naissant qui lui concèdera quelques années encore d’être Roi de France au lieu d’être Roi des français ? Voit-il au fond de lui même, dans ce regard rentré des pensées, l’infirmité qui le guette et sa disparition physique comme un « fade out » de cinéma, la gangrène devant le décomposer vivant alors que se décompose avec lui une part symbolique du pouvoir ? Il a une dynamique trouble et contradictoire dans le portrait : si la figure semble ramener à elle dans l’espace du tableau tous les éléments qui l’entourent et la fortifient dans sa position (regardons encore comme les plis de l’habit royal continuent ceux du rideau pourpre de l’arrière plan), dans cette affirmation frontale et orgueilleuse veille une forme de solitude, de fragilité et d’inquiétude. Comme si alors même qu’il entend immortaliser pompeusement une excellence, le portrait projetait celui qui s’y soumet à travers l’histoire et le temps. Comme si l’espace d’un instant, celui qui pose ressentait un vertige sourd, un flottement qui le décroche de la réalité tangible pour l’aspirer dans l’histoire. Le tableau lui-même mène une existence double. D’une part comme objet issu d’un époque et témoignant d’elle il est vestige du passé fiché au flanc du temps. D’autre part, entant qu’image, expression construite, il s’adresse au regard qui en fait pour lui un objet du présent. Ainsi, pour partie il nous dit une époque dans son effet de lointain et pour partie encore il nous dit à nous mêmes dans le chemin qui le raccorde à  notre présent et qui fait notre histoire avant même que nous soyons. (…) Image : Portrait de Louis XVIII par Gros.

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