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La grève des Enfers (acte 2)

Publié le 19 septembre 2012 par Legraoully @LeGraoullyOff

Modeste satire sociétale où l’auteur, sous couvert d’occuper utilement ses insomnies, persiste à empiéter sur les prérogatives du Vatican et de la Comédie Française, dans l’espoir de ne pas mourir de froid pendant l’Inquisition qui arrive

La grève des Enfers (acte 2)

ACTE II SCÈNE I

(salon personnel de Lucifer. Avachi dans un fauteuil, celui-ci regarde un match de football à la télévision avec des collègues)

LUCIFER

Cornecul, crotte de bique et boyau de chat, friture à l’huile

De langues de sorcières galeuses, la peste soit de ces créatures débiles

Infoutues de tirer un corner correctement,

Et qui font des signes de croix perpétuellement,

J’enrage, je peste, je tempête, je vitupère sans cesse

Depuis que je supporte le FC Metz !

(Le téléphone sonne)

Qui m’appelle sur mon téléphone portable ?

Si je n’étais pas en grève, je te dirais bien d’aller au diable !

Peut-être est-ce le Vieux Barbon qui vient aux nouvelles ?

Zut, c’est le numéro de Gabriel !

(L’archange apparaît dans la pièce)

GABRIEL

Je suis celui qui apporte de bonnes nouvelles, la main gauche de Dieu

LUCIFER

Merci, mais je t’avais reconnu, mon vieux

Je suis quand même un ancien de la Maison

Et je n’ai pas encore perdu la raison

C’est même moi qui l’ait inventée.

GABRIEL

Comme toujours tu ne cesses de te la raconter !

C’était déjà pénible au commencement des temps

Et c’est pour ça qu’on t’a viré, Satan.

En attendant, tu pourrais décrocher quand on t’appelle !

LUCIFER

Pourquoi ? Crains-tu de te froisser tes petites ailes,

Pauvre petite chose fragile et pleine de zèle,

En daignant rendre visite à un ancien confrère ?

Prends donc un siège. Je te sers un verre ?

GABRIEL

Inutile, ma communication sera très succinte.

LUCIFER

Alors quoi ? Serais-je donc enceinte ?

Aurais-tu eu le cœur de m’annoncer sur mon téléphone portable

Que je vais accoucher dans une étable ?

GABRIEL

Garde tes sarcasmes et ravale tes blasphèmes, Lucifer :

Dieu, en son infinie bonté, a bien voulu considérer ton affaire.

Il est disposé à ouvrir des négociations

Et à organiser un Grenelle de la damnation.

LUCIFER

Vois-tu, Gabriel, je dois décliner cette invitation

Je ne marche pas dans cette histoire d’annonciation

Je sens bien venir la supercherie, et je suis fort marri

Qu’on me traite comme une gourgandine de Vierge Marie.

Je te prie de prendre congé, espèce de charlatan.

Pars, je veux regarder la deuxième mi-temps.

(Gabriel s’envole en soupirant)

ACTE II SCÈNE II

(Les démons et les damnés courent en tout sens, comme pris de panique)

LUCIFER

Pourquoi tant d’agitation ? Qui a donné l’alarme ?

Quelle est la cause de ce tintamarre, de ce vacarme ?

(Une limousine dérape et s’arrête devant Lucifer. En sortent trois chérubins, puis Jésus)

JESUS

Bien le bonjour, m’sieurs-dames ! Salut Luci !

Mais dites-moi, ça n’a pas changé ici !

A part peut-être l’accueil ; dites-moi si je suis dans l’erreur,

Mais j’ai déjà été reçu avec plus de chaleur !

LUCIFER

Il faut dire que tes trois  trompettistes ont de quoi inspirer

La crainte de souffrir l’éternité les tympans déchirés !

Enfin, Jésus, ne le prends pas personnellement,

Mais le Vieux va-t-il se manifester à un moment,

Ou va-t-il m’envoyer tous les personnages de son bouquin,

Anges, archanges, prophètes, et tout le saint-frusquin ?

JESUS

Tu dis ça pour Jean? Tu le connais, ce n’est pas le mauvais cheval

Et le bougre, en venant ici, ne pensait pas à mal.

Mais d’une ondée il se fait une tempête, un cyclone ;

Quand il tousse, il craint de percer la couche d’ozone ;

Dès que quelque chose échappe à son entendement,

Il veut ajouter une apocalypse dans le Nouveau Testament.

Alors tu penses bien qu’une grève chez Lucifer,

Ca va lui faire douze rentrées littéraires.

LUCIFER

Et le Vieux ? Il a perdu l’omniscience et l’ubiquité ?

Il n’a jamais pressenti le conflit social avec une grande acuité

Mais ce serait tout même la moindre des civilités

Que de donner suite à mes velléités !

JESUS

Pour être tout à fait honnête je partage ton tourment

Et je me demande même par moments

S’il n’est pas bon pour la maison de retraite.

Vraiment, tout le monde voit qu’il perd la tête :

Il est toujours ubiquitaire, mais il ne sort plus sans son GPS ;

Il choisit ses papes en lançant une pièce,

Et d’aucuns propagent la rumeur

Qu’il souffrirait de la maladie d’Alzheimer !

LUCIFER

C’est un bien joli plaidoyer

Mais il en faut plus pour m’apitoyer

Alors remballe tes trompettistes et tes explications

Quant à moi je campe sur mes positions

JESUS

Amen, comme disent la liturgie et le rite.

Bien, puisque tu restes fidèle à ta ligne de conduite.

Je vais essayer de t’avoir un entretien.

Ce que c’est d’être un bon chrétien !

Allez en voiture les chérubins, il ne s’agit pas de traîner

Si l’on veut être à l’heure pour le dîner.

(Bas, à l’oreille de Lucifer)

Euh, sans vouloir abuser, camarade damné,

Tu n’aurais pas un peu d’herbe à me dépanner ?

(Lucifer hoche la tête et sort un sachet d’herbe. Il se roule aussi un joint et va se coucher)

ACTE II SCENE III

(Dans la file d’attente pour entrer au Paradis)

L’HOMME

Enfin, nous y voila ! Aux portes de l’Eden,

Après toute une existence de peines !

Alléluia ! Alléluia ! A moi la vie éternelle !

Au revoir, la honte du péché originel !

Mais dites-moi, qu’y a-t-il, mon brave ?

Pourquoi, aux portes du Paradis, arborez-vous une mine si grave ?

LUCIFER

(Un peu étonné par cette familiarité)

D’une, je vous prie de ne pas me toucher de la sorte

De deux, je ne vois pas en quoi cela vous importe

De trois, je n’attends pas pour les mêmes motifs que vous

J’ai simplement un rendez-vous

Et Pierre, pour se venger, m’oblige à faire la queue,

A me mêler au commun des mortels, et à côtoyer des gueux !

L’HOMME

Réjouissez-vous, l’ami ! C’est l’heure de la liesse, du ravissement !

L’heure de la récompense d’une vie de renoncement !

LUCIFER

Ca, ça m’étonnerait. Le vin est bon, et la source immortelle,

Mais à part ça c’est d’un ennui mortel, ou plutôt éternel !

Tu aurais mieux fait d’en profiter de ton vivant !

Enfin, tu jugeras par toi-même en arrivant.

L’HOMME

Mais enfin, je n’ai rien eu à me reprocher de mon existence,

Et j’ai quand même fait quotidiennement pénitence.

Les Evangiles seraient-ils à côté de la plaque,

Et le Paradis ne serait-il qu’un cloaque ?

LUCIFER

(goguenard)

Tu l’as dit, bouffi ; en fait, les âmes des morts,

Le Vieux et moi nous les répartissons par tirage au sort

Péché véniel, mortel, vice du laïc ou vertu du bigot

Tout ceci n’est que farce de potache et attrape-nigauds

Et remonte aux temps immémoriaux

Où le Vieux écrivait chaque jour un nouveau scénario,

Ce qu’il fait à chaque fois qu’il fonde une nouvelle religion.

Hélas, même au ciel, les bons auteurs ne sont pas légion.

L’HOMME

(Au bord des larmes)

Mais alors, honorer sa femme à seule fin de procréation,

Les tables de la Loi, la guerre sainte, l’inquisition,

La lutte contre les sodomites et les libertins, contre la contraception,

Le denier du culte et l’Immaculée Conception ?

Tout ceci n’aurait été que le fruit de l’imagination

D’un vieux scribouillard en pleine divagation ?

LUCIFER

Tout juste, Auguste. Et le djihad, et Bouddha,

Et les délires de Thomas d’Aquin et de Torquemada,

Autant de tentatives de l’auteur de corriger ses épreuves

A chaque fois qu’il croit avoir une idée neuve.

L’HOMME

(Pleurant toutes les larmes de son ex- corps)

Mais les limbes, et les flammes de la géhenne, et l’enfer,

Le sombre royaume du seigneur des Mouches, Lucifer ?

Est-ce qu’en vérité ils existent ?

LUCIFER

L’enfer, c’est tout à la fois, un club privé, une boîte échangiste,

Un bar, et un hôtel six étoiles. On y trouve de vrais écrivains,

Pas comme en haut. La seule chose qui nous manque c’est le vin.

SAINT PIERRE

Lucifer est demandé au guichet ! Le Patron va te recevoir !

LUCIFER

(A l’homme, terrifié de connaître l’identité de son interlocuteur)

Bonne éternité mon brave ! Au plaisir de ne jamais te revoir !

(à suivre)

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