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Jouer à l’Onu

Par Notes-Sur-Tel-Aviv @MyriamKalfon

Il y quinze jours s’ouvrait la session  annuelle de l’Onu, au cours de laquelle l’Autorité Palestinienne avait décidé de présenter une requête d’adhésion aux Nations unies, ce qui signifie passer du statut d’observateur à celui d’Etat. Beaucoup de regards étaient tournés vers New-York cette semaine-là, et moi aussi, c’est le métier qui rentre, j’étais impatiente de savoir ce qu’Abbas dirait, ce que Netanyahou répondrait.

Samedi matin, nous regardons les extraits des discours. Bibi a un anglais à tomber par terre, Abbas est exaltant, le plus émouvant c’est la traductrice de l’arabe vers l’anglais qui elle aussi s’enflamme progressivement jusqu’à littéralement crier la phrase que son peuple attend. Sur les écrans, on voit la foule se lever à Ramallah. Beau moment. Je suis fière de Bibi aussi, avec son « Abu Mazen parlons cash ».

Après, tout rentre dans l’ordre. Le Quartet fait des propositions, les leaders ont gagné en popularité grâce à leurs discours. Et je m’interroge sur ce qui s’est véritablement passé. Ils ont tous les deux indéniablement très bien parlé, ils sont apparus nobles et fiers. Mais ensuite quoi ? Une fois qu’on a très bien énoncé ses intentions, qu’en fait-on, que se passe-t-il sur le terrain ?

Nous aussi cette semaine-là, nous avons joué à l’Onu. Une très bonne amie devenue adversaire parce qu’elle, que nous nous sommes senties menacées sur nos territoires respectifs. Parce qu’il n’y a pas de place pour deux. Parce que la peur est trop vive et que la colère prend le relais, l’une et l’autre s’alimentent sans fin.

Comme dans le conflit israélo-palestinien, la bonne intelligence a très vite tourné à l’animosité. Comme dans le conflit, le sentiment de menace nous a rendues féroces. Comme dans le conflit, les déclarations d’excellentes intentions se sont succédées. Cette semaine-là en particulier, l’homme avec qui je vis a écrit un mail formidable, puis j’ai suivi, quelques jours après. Et, en toute immodestie, je suis championne des missives du genre. C’est presque comme si je me fâchais exprès pour ensuite donner cours au lyrisme.  Je ne manque pas de fierté à ce sujet, je ne manque pas une occasion de souligner à quel point je sais mettre mon orgueil de côté, abattre les cartes, dévoiler mes sentiments, même les plus laids. Ce qui est vrai surtout, c’est que je sais les mettre en mots. Mais mes lettres valent-elles mieux que les discours politiques ?

Hier, je traduisais un entretien d’un député israélien, je l’ai déjà rencontré, il est chaleureux, débonnaire. Il est passé du journalisme à la politique, et il parlait de la difficulté à mesurer ses réussites dans son nouveau milieu. « Quand je prononce un bon discours, j’ai l’impression d’avoir changé le monde, » disait-il, « Et puis je descends de l’estrade et je m’aperçois que personne ne l’a entendu. »

Que valent les mots, même les mieux choisis ?

Quelques semaines plus tôt encore, j’étais en famille et une de mes tantes était là. Une avec qui j’aie eu un problème, il y a deux ans de cela, elle était en tort. J’avais très vite décidé de lui pardonner, ce n’était pas assez grave à mes yeux, même si certains s’en offusquaient davantage. Je ne lui tenais donc pas rigueur, mais je gardais quand même un air « t’en-as-d’la-chance-que-j’te-pardonne »,  juste au cas où,  juste pour signifier au monde que j’étais une grande dame, voyez comme je suis bonne et magnanime, mais pas trop quand même hein, il ne faudrait pas que l’on oublie l’offense. Et puis, ce jour-là, l’absurde de mon comportement m’a frappé, soit tu lâches, soit tu ne lâches pas, qu’est-ce que c’est que cet entre-deux ridicule ? J’ai donc recommencé à me comporter normalement, j’ai fait pleinement la paix avec ma tante.

Mais je ne la vois jamais, une fois tous les quelques mois, quelques heures, chez ma grand-mère. Elle n’a aucun impact réel sur ma vie.

L’autre, celle avec qui nous sommes aujourd’hui en conflit, est là tout le temps. D’abord dans le même espace de vie, le même appartement, désormais dans la même rue, à quelques pas.  Si elle disparaissant pour six mois en Australie, je l’oublierais probablement. Mais elle est bien là, dans nos pensées, elle est chère à l’homme avec qui je vis, je voudrais moi l’expédier en Ouzbékistan, il voudrait lui ne pas perdre une amitié qui l’a forgé, qui l’a aidé à vivre pendant dix ans.

Comme avec les Palestiniens, nous ne pouvons nous ignorer l’une l’autre. J’ai bien essayé pourtant, avec les mêmes arguments que nos chers leaders, j’ai brandi la thèse d’ « il n’y a pas de partenaire », moi je veux bien faire la paix mais elle c’est une terroriste. La vérité, à mon grand dam, c’est que cela ne change rien, ce « qu’elle » est, extrémiste, de mauvaise foi, ou simplement trop vulnérable, il me faut, moi, vivre avec ca d’une manière ou d’une autre.

Comme avec les Palestiniens, les milliers de factions, de mouvements, de partis qui divisent le pays se retrouvent à l’intérieur de moi. Un jour « Peace Now », un autre colon de chez colon. Je ne suis pas d’accord entre moi et moi, ca bascule et contre-bascule, un coup à droite un coup à gauche, la voix de la diplomatie ne tient jamais, celle de l’extrémisme non plus.

Comme avec les Palestiniens, je suis devenue moins naïve aussi. Paix à tout prix ! Paix à tout va ! Facile à dire de loin, facile à dire quand on n’en paye pas le prix. Le prix, ce n’est pas de descendre de son ego, je suis capable de le faire toutes les semaines, le prix ce n’est pas de reconnaître ses torts, de s’excuser, même si certains s’arrêtent peut-être là. Le prix c’est d’accepter d’avoir peur.

J’observe notre nouveau chat. Il n’est décidément pas content. On l’a arraché de son environnement familier, pire il s’est laissé avoir, on l’a eu avec de la nourriture. Après avoir été longtemps plus malin, un jour, clac, la porte de la cage s’est refermée sur lui et on l’a trimballé en voiture jusqu’en ville. Depuis, il est mort de peur et il nous le fait payer. Il a peur, et il a surtout peur qu’on l’y reprenne, il ne veut pas revivre le gouffre dans lequel il s’est noyé, ni l’humiliation. Il nous faut beaucoup de patience et de foi en lui. Nous sommes obligés de l’affamer pour qu’il consente à manger quand nous sommes là. Nous sommes obligés de subir sa défiance et ses paniques, tandis qu’en réalité nous voudrions seulement le caresser. Alors parfois je me mets en colère, je perds patience.

J’ai tellement peur d’être vulnérable. Ce n’est plus la peur de me blesser, c’est l’étape d’avant, c’est la peur qu’une situation d’impuissance survienne, c’est le moment humiliant, le moment où je m’en veux, comment est-ce que j’ai bien pu laisser arriver une chose pareille ? Je ne me préoccupe même pas du fait que souvent la blessure n’est pas si grave, que je m’en remets tout de suite ou presque.

En politique, la blessure est grave. Il s’agit de la vie des gens, d’attentats, de guerre, de crimes contre l’humanité. L’autre peut anéantir. Mais pas toujours à l’échelle d’un peuple. La preuve : nous nous en remettons, nous survivons, nous surmontons.  Ce qui reste c’est la peur, la peur que ca recommence, la peur qu’on me tire dessus et qu’on envoie mon homme à la guerre,  la peur du moment où je sentirai ma vie m’échapper, se couler hors les frontières rassurantes que je lui ai désignées.

Même chose pour l’autre, celle à qui j’en veux autant. J’ai peur de la peur. J’ai peur de me sentir menacée, de me sentir en position de faiblesse.

Faire la paix, ce serait alors surmonter cette peur de la peur. C’est pour mon chat d’accepter de faire à nouveau confiance à ceux qui l’ont trahis une première fois, et courir le risque que ca arrive encore. C’est pour moi d’accepter que je risque d’être blessée de nouveau, tout en sachant que je ferai tout pour l’éviter. C’est accepter de passer par ce long tunnel d’incertitudes, de repasser par l’endroit où je me suis fait mal au lieu de le contourner constamment. Il est des enfants qui remontent immédiatement sur le vélo après la plus belle chute de leur jeune existence, moi désormais je me méfiais – d’ailleurs j’ai mis du temps à y monter, sur le vélo. On ne m’y rependra plus, tombée une fois mais pas deux.

En réalité, je suis toute hérissée quand je tends la main pour faire la paix. J’aligne les belles phrases, mais je crève de trouille. Je tends la main, mais je suis prête à mordre. Et il suffit que l’autre batte des cils, lui aussi de frayeur, pour que je retourne sur le ring.

Je sais désormais que rien n’est moins simple que de cesser vraiment les hostilités. Qu’il ne s’agit pas, comme je le croyais, de quelques mots bien tournés, de bonnes intentions affichées. Qu’on peut jouer à l’Onu très longtemps. Que pour faire le pas suivant, il faut du courage, de la persévérance, et surtout beaucoup d’amour .



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