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Lecture : Philippe MANIERE : « LE PAYS OU LA VIE EST PLUS DURE », Grasset, 2012.

Par Ananda

Enfin, un livre sur la France, écrit par un Français, qui échappe au déni et au mantra de l’autosatisfaction ! Un ouvrage qui ose nous dire que, loin d’être le « modèle » de démocratie concurrent du modèle américain qu’il se prétend être, l’Hexagone est, en réalité et à tous les niveaux, une « démocratie inaboutie » cachée sous les oripeaux d’une « mythologie égalitaire » !

On le constate, les mots sont durs, à la mesure du franc réquisitoire que nous propose, ici, Philippe Manière.

Si la France déprime et rejette si fort le processus de mondialisation actuel, c’est qu’elle est, à tous points de vue, particulièrement mal armée pour y faire face – en d’autres termes, pour s’y adapter.

Et l’auteur ne se prive pas de nous en donner les raisons, lesquelles, au fond, tiennent en un assez petit nombre de vocables : élitisme, privilèges, conservatisme chevillé au corps (social), centralisation, « rigidité » et omniprésence pesante d’un état éminemment paternaliste, protecteur et bureaucratique.

Selon l’auteur, ce « mal hexagonal » plonge ses racines fort loin dans l’Histoire : plus loin encore que le jacobinisme, puisque Philippe Manière n’hésite pas, assez audacieusement, à assener : « De la transmission héréditaire du patrimoine à la fermeture de certaines professions, du monopole d’une noblesse – fût-elle d’Ecoles – sur les postes les plus en vue à l’enfermement de fait des moins bien dotés dans des emplois ancillaires, d’un impôt respectueux de la rente mais frappant le travail et la consommation à la prolifération des structures territoriales et des agents publics, de la distanciation des classes sociales à l’impunité des puissants, bien des traits de notre société rappellent en fait cruellement l’Ancien régime.[…] La vérité est que, à bien des égards, nous ne nous sommes jamais arrachés aux représentations collectives qui préexistaient à la Révolution[…] parce que les vieux réflexes ont rapidement repris leurs droits au XIXe siècle et que l’essentiel du chemin démocratique n’a jamais été fait par la Révolution – donc par le France. Sans doute la Révolution française a-t-elle été trop théorique […] pour que son impact pratique […] soit assez dense et, donc, pérenne ». De plus, « jamais […] la Révolution n’a eu le goût de la délibération », du « désaccord constructif ». En France, pays sur-hiérarchisé, il est mal vu de contester le « fait du Prince » (devenu « le fait de l’Etat ») et, plus généralement, le fait de tout ce qui détient une autorité. Tout est imposé d’en haut (ce qui laisse assez peu de place aux initiatives « citoyennes ») et, bien souvent, l’art du débat se résume à un art de l’engueulade, cependant que toute critique est volontiers ressentie comme une agression, une menace pour l’ordre suprême, dont l’idéal est l’uniformité.

Quelle différence avec la démocratie telle qu’on la pratique aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne (ce depuis fort longtemps), en Suisse, en Suède ou en Finlande !

L’égalité théorique conçue par les Jacobins n’est, en fait, qu’une vue de l’esprit, une coquille creuse inapte, en tant que telle, à assurer l’essor d’une authentique « méritocratie ».

Car la démocratie réelle, c’est, en premier lieu, l’ascenseur social, en fonction des mérites et des compétences. Or, en France, l’ascenseur social est, de toute évidence, en panne. Seule une élite très restreinte peut se permettre le luxe d’être « mondialisée ». (1)

Les nouveaux privilégiés, Philippe Manière en dresse une liste : les puissants ( qui, comme le montrent les « affaires », jouissent d’une impunité choquante, alors que l’application de la loi, si elle était vraiment égalitaire, devrait, comme c’est le cas aux Etats-Unis, frapper tout un chacun, dirigeants et riches compris), les élèves et anciens élèves des Grandes Ecoles, les seniors, les fonctionnaires ( du fait de leur statut scandaleusement inamovible, quelques soient leurs mérites), les titulaires de contrats à durée indéterminée, les rentiers du patrimoine (avec leurs lignées de possédants systématiquement favorisées par le fisc), les « innombrables professions » protégées et, de façon plus générale, les diplômés (qui, seuls, voient leurs compétences prises au sérieux et reconnues, alors que celles d’une pure expérience de terrain ou celles acquises par un autodidacte sont très rarement prises en compte) et les représentants du sexe masculin d’origine européenne.(2)

Comment s’étonner, dans ces conditions, que la « compétitivité » française soit si mal en point ?

Car la mondialisation, c’est, avant toute autre chose, le mouvement, la souplesse, la réactivité extrême, l’adaptabilité. En bref, l’exact contraire d’une société française devenue obsolète, « figée », « corsetée » et lourdement ankylosée.

Pour Manière, l’ « exception française » est désormais indéfendable. Face à la mondialisation – qui, comme son nom l’indique, est mondiale, ne l’oublions pas – elle se cassera automatiquement les dents et les reins. La France est une sorte de « Belle-au-Bois-Dormant », d’île dormante que le reste de la planète réveille brutalement de sa torpeur isolationniste et rêveuse, de son fantasme d’autosuffisance teinté de xénophobie. Et, du coup, le peuple français se sent floué, et réagit par l’amertume.

D’après Manière, cette sensation de malaise est tout ce qu’il y a de légitime.

Mais ce que le Français lambda ne réalise pas, encore, pleinement, semble-t-il, c’est que, pour sortir de tout ce marasme, c’est, en quelque sorte, son identité même, son « âme » qu’il doit se résoudre à remettre en question.

Tout enfant, tout adolescent le savent, la sécurité, l’hyperprotection se payent toujours par une liberté réduite. Alors, est-ce l’état (avec un grand E) qui a fabriqué la frilosité française ? Ou plutôt, serait-ce, au contraire, le conservatisme pesant, paralysant de ce vieux peuple, encore paysan dans l’âme (ne se signale-t-il pas, encore aujourd’hui, par une « mobilité géographique » extrêmement restreinte ?) qui favoriserait et pérenniserait une structure étatique si dépassée ? Il y a probablement un peu des deux, Etat et peuple entretenant, dans leur rapport, une sorte de boucle rétroactive. Et quoi d’étonnant à cela lorsqu’un système, un mode de fonctionnement social se perpétuent depuis au moins quatre siècles (je fais ici référence à l’absolutisme de Louis XIV) ?

Le « peuple » râle, se plaint mais, au fond, reste captif d’une « propension à l’utopie » droit héritée des penchants peu pragmatiques de l’esprit français, ainsi que d’une « demande obsessionnelle de protection » qui en dit long sur le pli que, depuis longtemps, ses structures sociales comme les vieux réflexes de son inconscient collectif lui ont appris à prendre. La « reproduction sociale » et la « cooptation du semblable » sont trop fortes, qui, à elles seules, trahissent un goût patent de l’uniformité et de l’entre-soi peu à même de favoriser l’accueil des nouveautés comme des différences.

Paraphrasant Sully, on pourrait dire, à ce compte-là, que « stabilité et uniformité sont les deux mamelles » de ce pays qui, de nos jours encore, ne conçoit ses rapports avec l’ensemble du monde extérieur que sous un angle (ridiculement ?) universaliste et « messianique ».

La mondialisation ne s’est pas faite sous l’égide française. Voilà, peut-être, ce dont cette nation, autrefois impériale, autrefois coloniale, autrefois (au Siècle des Lumières) « phare de la pensée » ne se remet pas. D’où, ainsi que Manière le signale, cette douloureuse sensation de « déclassement », de perte…hélas, de plus en plus traduite, semble-t-il, par une sorte de « deuil impossible ».

Les Français ne connaissent que ce système et leur peu de goût pour le changement, leur phobie de l’imprévu et de l’incontrôlable couplée à leur orgueil n’est pas pour les inciter à s’en séparer.

Faut-il redouter les effets que pourrait avoir un tel degré de peur, de crispation et de blocage ?

Ce n’est pas là une question à laquelle l’auteur se propose de répondre.

Il faut cependant saluer la franchise brutale de Philippe Manière. Pour lui, la mondialisation s’est mise, semble-t-il, à jouer sur la scène française le même rôle d’accusé, d’épouvantail et de bouc-émissaire que d’autres phénomènes, comme l’immigration et la présence de l’Islam. Pourquoi ? Parce qu’elle est, si on veut regarder de plus près, un véritable « révélateur » de l’impasse particulariste où s’est enferré ce pays et du fameux divorce qui s’est fait jour entre l’ensemble du corps social – encore profondément attaché à ladite impasse – et des élites souvent « très bonnes élèves » de la mondialisation , tant économique que culturelle.

Dans l’optique de l’auteur, la globalisation ne saurait représenter une menace, mais plutôt, pour la France, une chance décisive d’évolution.

Reste une question – et pas des moindres : est-ce possible dans un pays qui aime si peu à se remettre en cause ? Qui aime à un tel degré opposer son attachement viscéral à l’Etat-providence aux impitoyables lois qui sont celles de l’économie de marché ?

Pour Manière, cependant, le problème ne se pose nullement en ces termes. Car la globalisation par le libéralisme, notre auteur y croit. Il la présente, de bout en bout, comme un bienfait hautement désirable.

C’est peut-être sur ce point – crucial - qu’il y a lieu d’émettre quelques réserves…

P.Laranco

(1) « De plus en plus souvent, les familles bourgeoises envoient un enfant qui rencontre des difficultés au niveau du collège ou du lycée passer un à quatre ans dans un établissement américain, britannique, suisse ou canadien qui le remettra sur pied […] nombre de parents français parmi les plus aisés poussent aujourd’hui leur progéniture à s’expatrier dans une grande université nord-américaine, britannique ou suisse. Toutes offrent une formation […] recherchée par les grands employeurs partout dans le monde lorsqu’ils recrutent des managers. Toutes donnent ainsi accès […] à ces jobs gratifiants à la fois intellectuellement et financièrement caractéristiques des élites mondialisées. […] L’écrasante majorité des jeunes Français ignore l’existence de ces filières, ou n’est pas « équipée » linguistiquement, socialement, pour s’y engager ».

(2) « Dans notre pays, les lieux de pouvoir sont en effet particulièrement peu marqués par la diversité. Et l’homme blanc de plus de cinquante ans y demeure ultra-dominant. […] C’est que les hommes blancs qui, historiquement, ont toujours dominé la politique en France, ne sont pas pressés de partager. […]Les enfants de l’immigration, les femmes et les jeunes (même au sens large), sont aussi rares à l’étage présidentiel des grandes entreprises que dans l’Hémicycle. […] 90% des préfets, 89% des ambassadeurs et 82% des trésoriers-payeurs généraux sont encore des hommes […] les recteurs d’académies sont des hommes dans les trois quarts des cas. Presque aucun de ces très hauts fonctionnaires n’appartient d’ailleurs aux minorités visibles ».


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