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« La démographie électorale sera le facteur décisif de l’élection américaine »

Publié le 22 octobre 2012 par Delits

A quinze jours de l’élection américaine et quelques heures du dernier débat, Délits d’Opinion a rencontré François Clemenceau, ancien correspondant d’Europe 1 à Washington et désormais rédacteur en chef au Journal du Dimanche, en charge du Service Etranger. Il est l’auteur du Blog « Bureau Ovale, suite » sur le site du Jdd.fr

Délits d’Opinion : Quelle est votre perception de la mobilisation populaire pour cette élection ? Quelles sont les différences que vous observez par rapport à 2008 ?

François Clemenceau : 2012 ne provoque pas la même passion qu’en 2008, élection historique notamment en raison du renouvellement qui s’était produit. Il y a 4 ans, le Président sortant G.W. Bush, ne se représentait pas, la primaire démocrate opposait une femme à un représentant d’une minorité et enfin l’élection mettait aux prises un personnage très connu et expérimenté, le républicain John McCain, et le premier candidat noir, le démocrate Barack Obama. Cette élection avait réveillé la passion pour la politique, drainant une foule impressionnante devant les postes de télévision mais surtout lors des meetings. 2008 restera un modèle du genre et un sommet que l’on ne devrait pas retrouver de sitôt.

En 2012, le contexte politique et les protagonistes n’ont pas les mêmes caractéristiques qu’il y a 4 ans car le Président Obama se représente et que Mitt Romney ne bénéficie pas de la même notoriété que McCain. Pourtant, il apparaît clairement que malgré cela, les Américains suivent avec attention l’élection. A ce titre, le chiffre de 67 millions de téléspectateurs à l’occasion du premier débat télévisé (environ 20% de la population) représente une audience forte. De plus, il faut reconnaitre que la performance du candidat républicain lors du premier débat a achevé de mobiliser les militants, les sympathisants et le reste de la population pour cette élection dont l’issue semble chaque jour plus incertaine. On retiendra par exemple que les meetings du mois d’octobre de Romney rassemblent près de 3 fois plus de monde que ce n’était le cas avant l’été. A quelques jours du vote, l’Amérique doit choisir entre un président qui défend son bilan dans un contexte de crise et un opposant qui propose de conduire un politique sans doute encore plus à droite que ne l’était celle de George Bush en 2004.

Délits d’Opinion : Obama peut-il résister à la crise et au contexte ?

François Clemenceau : Il faut tout d’abord avoir en tête que l’expérience de la crise n’a pas été la même aux Etats-Unis et en Europe, malgré la situation de certains pays du Sud. Outre Atlantique la crise a frappé très durement l’ensemble de la population alors qu’en Europe le filet social a joué un rôle protecteur que l’on a tendance à oublier. De plus, le mandat américain est très court, surtout si l’on considère la longue campagne de la 4e année. C’est pourquoi il semble plus pertinent d’observer le situation du président sortant par rapport à celle d’autres présidents américains eux-aussi confrontés à une situation économique complexe.

A ce titre, 2012 rappelle l’élection de 1980 quand Jimmy Carter s’était représenté face à Ronald Reagan, notamment parce que les Etats-Unis étaient là-aussi pris dans une crise économique sur le plan intérieur et diplomatique avec l’Iran.

Ce qui est frappant cette année c’est la capacité d’Obama à se maintenir au coude-à-coude malgré un endettement devenu de plus en plus handicapant, un chômage au-dessus de 7,5% et un déficit abyssal. Il demeure d’ailleurs en position de force dans les fameux swing states où il conserve un avance encore substantielle notamment parce qu’il dispose d’une bonne popularité. Reste à savoir si ce capital sympathie qu’il su conserver lui permettra de rester en poste.

Délits d’Opinion : Quel est l’impact de la crise dans la définition des programmes ?

François Clemenceau : L’impact du contexte économique n’est pas le facteur majeur qui permet de distinguer les programmes proposés. Cependant, on ne fait pas campagne de la même façon avec 10 et 20 millions de chômeurs. Les individus les plus touchés au cours des dernières années seront particulièrement observés le soir du vote. Pour toutes les autres franges de la population c’est la démographie électorale qui joue le roule principal. En effet, au fil des années on a pu noter une diminution forte du poids de l’électorat blanc et à l’inverse un poids croissant du vote des minorités, qu’elles soient hispaniques, noires ou asiatiques, des femmes et des jeunes. Ces évolutions ont ainsi profondément modifié certains équilibres politiques dans les états qui vont compter et sont en mesure de faire pencher la balance.

Ces tendances fortes qui traversent tout le pays et participent à rebattre les cartes avaient déjà été observées en 2008 notamment lors des primaires démocrates entre Clinton et Obama ; entre jeunes et représentants des minorités d’un côté et seniors issus de la classe moyenne de l’autre. Ces clivages sont accentués aujourd’hui et ce n’est pas par hasard que Romney cherche à capter une partie de l’électorat fidèle à Hilary Clinton. A l’inverse, Obama met l’accent plus que jamais sur les minorités, des femmes aux primo-votants, en passant par les noirs et les latinos.

Délits d’Opinion : L’obamania semble toujours aussi forte en France et en Europe. Comment l’expliquer malgré les difficultés rencontrées par le Président sortant ?

François Clemenceau : En 2012 on n’observe pas de nouveaux ressorts de l’obamania. Le charisme, la forte visibilité et la sympathie qui dégage le candidat-Président Obama en 2012 est de la même nature que ce que l’on a pu voir en 2008. Quatre ans après les Européens et leurs leaders sont toujours autant admiratifs pour ce premier président issu d’une minorité, même s’il a beaucoup déçu par rapport aux espoirs excessifs qu’il avait générés.

Au-delà du cas Obama il faut garder à l’esprit que l’Europe a toujours été du côté des démocrates, sans doute le parti qui s’avère le plus euro-compatible. Un démocrate est perçu comme proche de l’Europe ; pas tout à fait social-démocrate, ni ultra-libéral mais ouvert. Ce constat n’a jamais été démenti au cours des dernières décennies. Les Français et les européens sont donc derrière Obama, comme ils ont pu l’être derrière Clinton et même naïvement derrière John Kerry il y a 4 ans, alors qu’un examen lucide de l’Amérique montrait la solidité de Bush, président « de guerre ». L’Europe a toujours mal traité les Reagan et Bush ce qui ne les a pas empêché de s’imposer une seconde fois.

Délits d’Opinion : Comment la cohabitation qui se profile va-t-elle modifier la conduite de la politique ?

François Clemenceau : Au lendemain de l’élection, si Obama est réélu, ce sera une cohabitation certaine. En effet, malgré quelques pertes à droite, la Chambre des représentants devrait rester républicaine. Dans le meilleur des cas on retrouvera une cohabitation comme celle qui existe depuis 2 ans, avec un président face à une Chambre hostile et un Sénat où son parti ne dispose que d’une très courte majorité. Le pire des scénario pour Obama, en dehors d’une défaite personnelle, serait de perdre en plus le Sénat et de n’avoir que la politique du véto comme seul recours. En revanche, si Romney est élu, il lui faudra aussi un Sénat favorable car sa majorité républicaine à la Chambre ne lui suffira pas.

Si Obama l’emporte, il affrontera une situation un peu moins dure que ces deux dernières années parce que l’on devrait voir diminuer le poids électoral des candidats du « Tea-Party » élus à la Chambre en 2010. En 2012, les élus républicains qui les remplaceront opposeront une résistance sans doute moins idéologique et se montreront plus ouverts au dialogue. Il est aussi très probable que s’il l’emporte et conserve quelques sièges d’avance au Sénat, Obama, « lame duck » dès 2014, voudra tenter de gouverner et légiférer de façon bipartisane sur le modèle de Bill Clinton qui avait procédé de la sorte pendant ses 6 ans de cohabitation entre 1994 et 2000.

Après deux années particulièrement difficiles à négocier face au parti du « No » comme il l’appelait, Obama voudra privilégier ces initiatives pour atteindre des compromis à même de faire avancer sa politique. Une méthode de gouvernement qui n’a jamais réussi à fonctionner depuis lors.


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