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Souvenirs 3/4 (signature)

Par Montaigne0860

Je rentre, vache à la main ; une eau saumâtre m’envahit le palais et au lieu de traîner la misère de mes pas, je me rejoue l’océan découvert l’été dernier, griserie des ressacs, le sel partout dans les interstices de la peau brûlée du soleil et l’infini à perte de vue, ah le mystère des laisses souriantes inscrites sur la plage comme une immense signature du monde à chaque marée, algues et coquillages artistement tressés par le hasard des eaux. La signature fait retour : ma cervelle blessée – qu’avais-tu besoin aussi d’écrire ces cochonneries ? – n’hésite pas, aucune tricherie possible. Le cœur me manque, je crois que je vais m’effondrer, il faut, tu m’entends, il faut que ce soit ton père ou ta mère qui signe ! Tu n’as pas le droit de jouer au plus fin, l’affaire est trop sérieuse et puis de toute façon le stylo c’est seulement le soir, or là c’est pour tout à l’heure, donc goulet d’étranglement, horizon clos, l’horreur.

En passant devant l’hôpital je croise une mère qui porte sa fille dans les bras ; la petite est évanouie, ses tresses pendent dans le vide de chaque côté de la tête. La mère avance à pas précipités, sa jupe vole ; j’ai le temps d’apercevoir son visage ravagé de larmes, le rimmel lui fait un teint noirâtre, deuil aux pommettes : c’est peut-être ça une vraie mère.

Je pose ma vache dans le couloir et rejoins la nichée qui s’installe. C’est chou et jambon. « Passez vos auges ! », grince-t-elle debout. Cliquetis d’assiettes. « Pas tous en même temps ! Bande de gorets ! » Le père trône là-bas sans sa blouse de travail. S’il n’a pas la blouse, il n’a pas ramené le stylo. On mastique. À mon « Passe-moi le sel ! », elle répond : « T’en as pas besoin. Et on parle pas à table ! » Pendant tout le repas le bougre marmonne des histoires filandreuses : « Alors moi j’y ai dit…. Et comme ça y m’a répondu… tu penses, je me suis pas laissé faire et j’ui ai dit d’aller s’faire voir, non mais. » Elle fait oui de la tête, mâchonne du pain, file une beigne du revers de la main à la fille qui est assise à ses côtés et ne veut pas manger. « Mange ! Et ne chiale pas, hein ? Est-ce que chui du genre à pleurer, moi ? »

Dans mon souvenir, ce repas fut un éclair ; je me retrouvai dans la chambre à ronger mes ongles.

Je crois que je dors un peu. J’entends la porte qui claque. Il s’en va, il s’en va ! Je me précipite dans le couloir, je crie : « Non ! ». « Qu’est-ce que t’as, toi ? », lance-t-elle en essuyant ses mains sur le revers du tablier gris. « Eh, faudrait p’têt déhotter d’là, les jeunes ! Allez, ouste, à l’école ! » « Justement, justement ! », dis-je en me penchant vers ma vache. Et tout d’un coup je devine que ça va être impossible ; je me souviens qu’il avait fallu trois jours de négociations et rappels pour qu’elle signe sous le règlement intérieur du collège à la mention : signature de la mère.  Je m’affole, je ne peux plus tenir debout, je m’assieds dans le couloir, tête penchée, comme à la guillotine. « Qu’est-ce que tu as toi ? », reprend-elle. J’ouvre ma vache, sors le carnet en une tentative désespérée, elle me toise comme on le fait d’un chien qui va mordre, mais je dis très vite : « Il faut signer, il faut signer, il faut signer ! » Je me redresse, elle n’a pas saisi le carnet dans ses mains. « C’est quoi d’ça ? » Silence. « Et pis j’ai pas de stylo. » Je murmure : « Il faut signer, il faut signer, il faut signer. » Silence. Et là, j’avoue que ma mère a un trait de génie mémorable : « Va voir la mère Gaspard, chui sûre qu’elle a un stylo ! » La voisine, bien sûr, que je suis bête, la voisine ! Je fourre le carnet dans ma vache, la reprend machinalement par la poignée et me rue au dehors. À l’instant où je franchis le seuil, la voix de ma mère me parvient (second trait de génie) : « Dis à la mère Gaspard de signer pour moi, c’est du pareil au même ! » Décidément, c’est mon jour de chance !


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