Ma part du gâteau

Par Kinopitheque12

Cédric Klapisch, 2011 (France)

Cédric Klapisch réagit à la crise économique contemporaine et à ses conséquences sur le tissu social. Il organise la rencontre improbable de deux personnages, chacun situé à une extrémité d’un système économique mondialisé, l’un dans les hautes sphères de la finance, l’autre ouvrière puis femme de ménage.

Le réalisateur de Paris (2008) traite son sujet avec une naïveté assez comparable à celle des Neiges du Kilimanjaro (2011). Dans le film plein d’utopie de Guédiguian, tout en constatant son embourgeoisement, un couple s’interroge sur les valeurs et les engagements qui lui servaient jusqu’alors de repères. Cependant, contrairement à Michel et Marie-Claire (Ariane Ascaride et Jean-Pierre Darroussin), Steve et France (Gil Lelouche et Karin Viard) ne se remettent jamais en question. Certes, cela évite peut-être à la prolétaire de passer pour une Cendrillon moderne et au requin de la finance d’être par amour soudainement transformé en un gentil humaniste (Klapisch cite explicitement Pretty woman mais, n’étant pas tout à fait dans la comédie romantique, refuse cette issue-là), pourtant cela ôte aussi aux personnages la possibilité de simplement s’interroger sur leur situation ou sur leur relation. Klapisch prend des archétypes et les laisse en l’état.


En dépit du jeu plutôt correct des acteurs et de nos sourires occasionnels, on s’agace devant leurs personnages trop caricaturaux (un seul exemple : Purcell dans un gros fauteuil de cuir contre une sous comédie musicale pour ménagère) et on désespère assez vite de dégager du film autre chose que l’idée déjà rebattue d’une rupture entre les centres de décisions et les lieux de production. Pourtant, si Klapisch rate l’histoire de France et de Steve (devenant n’importe quoi sur le dernier quart d’heure), il propose une mise en images des espaces qui, elle, suscite davantage d’intérêt.


Il distingue tout d’abord les lieux de vie de ses protagonistes. Plutôt que le travail peu original effectué avec sa chef décoratrice sur les intérieurs (lumineux et froid chez le trader, plein de vie chez France), retenons une autre distinction spatiale. Depuis les hautes tours des quartiers d’affaires de La City ou de la Défense, ou bien sur les balcons d’un hôtel à Venise, le trader ne quitte pas les hauteurs. Il croit avoir la « les pieds sur terre » mais pour dominer a perdu tout contact avec l’humain : « il vit sur Mars ». La petite employée, elle, parcourt les routes entre Dunkerque et Paris, longe les quais ou les plages. Klapisch travaille l’horizon et la ligne de fuite avec France comme pour lui ouvrir les yeux sur d’autres perspectives ou, du moins, alors qu’il l’enferme dans un fourgon de police en toute fin de film, laisser au spectateur espérer une autre issue.


Par ailleurs, situés aux extrémités du système, les acteurs du marché et les ouvriers s’ignorent, une totale virtualité ayant gagné la représentation que chacun se fait de l’autre. Ainsi, pour les ouvriers, les salles de marché se résument à des courbes incompréhensibles sur des écrans et, à l’opposé, les opérateurs financiers prennent les manutentionnaires pour de très amusants « playmobils ». Toute cette virtualité vole en éclat lorsque France décide d’enlever le fils de Steve (nous sommes dans le dernier quart d’heure) et l’intention de Klapisch de ramener brutalement le trader au sol n’était pas mauvaise en soi. Pourtant le moyen est raté. Réussissant mieux ses métaphores spatiales, entre la capitale et Dunkerque, il se sert d’un plan sur un échangeur autoroutier pour marquer le lieu de transition entre le monde des décideurs et celui des exécutants.

Ma part du gâteau est une comédie sociale manquée et l’engagement qui a motivé le film paraît maladroit. Au final, Cédric Klapisch ne s’encombre d’aucune véritable réflexion et se contente d’illustrer une conjoncture. Il montre aussi à son tour (entre autres, après Rapt de Belvaux en 2009) la chute d’un puissant que la crise a précipitée.