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Flaubert : l’esprit et la lettre

Publié le 22 mars 2008 par Savatier

 La correspondance d’un auteur dévoile souvent sa person-nalité plus fidèlement que ses œuvres, et, presque toujours, y apporte un complément plus qu’utile. On se livre avec moins de contraintes à ses corres-pondants qu’à ses lecteurs. La récente publication du tome V de la Correspondance de Flaubert (Édition de Jean Bruneau et Yvan Leclerc, avec la collaboration de Jean-François Delesalle, Jean-Benoît Guinot, Joëlle Robert, 1584 pages, Collection « Bibliothèque de la Pléiade », Gallimard, 2007, 55,00 €), – trente-quatre ans après le premier tome – n’échappe pas à cette règle.

Le volume couvre la période qui s’étend de 1876 à la mort de l’écrivain, en 1880. En 1876, il achève ses Trois contes (dont Un cœur simple qui est une vraie merveille littéraire à lire et à relire) et reprend le manuscrit de Bouvard et Pécuchet, cette « Encyclopédie de la bêtise humaine » qui restera inachevée. George Sand vient de mourir, son ami Bouilhet n’avait pas vu la guerre de 1870 et Théophile Gautier lui avait à peine survécu. Plus que jamais, Flaubert demeure l’ermite de Croisset, presque seul survivant d’une époque héroïque, celle de l’Art pour l’art. Depuis déjà quelques années, il fait figure de modèle pour une génération montante d’écrivains (Zola, Maupassant, etc.).

Cependant, resté fidèle à son idéal de jeunesse, modèle, il ne veut surtout pas l’être, lui qui clamait (à propos de l’élection à l’Académie de Maxime Du Camp) : « Les honneurs déshonorent. Le titre dégrade. La fonction abrutit. » Cela ne l’empêche pas de prodiguer quelques conseils aux débutants qui lui envoient leurs livres – de vrais conseils littéraires, non d’aimables louanges vides de sens comme savait si souvent en écrire Victor Hugo – dont la lecture l’ennuie probablement ; en 1880, il en plaisante d’ailleurs : « Plus je vais, plus je trouve farce l’importance que l’on donne aux organes uro-génitaux. Il serait temps d’en rire, non pas des organes – mais de ceux qui veulent coller dessus toute la moralité humaine. » Il ne se prend jamais au sérieux et toujours avec esprit, cultive l’art de l’autodérision, même si, en cette fin de vie, la mélancolie l’emporte fréquemment.

La richesse de cette Correspondance en fait un document de

premier plan pour ceux qui s’intéressent à la vie intellectuelle et quotidienne du XIXe siècle. L’auteur revendiquait de « vivre en bourgeois et de penser en demi-dieu », ses lettres le prouvent. Elles témoignent de ses ennuis financiers, de sa vie d’ascète, de l’imbécillité de son époque qu’il épingle avec un humour assez féroce. Elles renseignent sur ses conceptions artistiques (« Est-ce que la Photographie est ressemblante ? Pas plus que la Peinture à l’huile, ou tout autant ! » Elles dévoilent son sens de la précision, de l’exactitude. Son travail sur Bouvard et Pécuchet lui fournit l’occasion d’écrire une multitude de billets dans lesquels il presse ses correspondants de lui fournir des détails zoologiques, géologiques, philosophiques, botaniques. Chez Flaubert, le romancier se double d’un chercheur rigoureux. Il emprunte des livres et y découvre parfois des perles dont la stupidité le ravit : « Que dites-vous de ce titre de chapitre : “De la modestie pendant les plus grandes chaleurs” ? C’est dans le Manuel des pieuses domestiques, auxquelles on conseille de ne pas entrer en service chez les comédiens, les aubergistes, “les marchands de gravures obscènes”.» L’homme studieux s’offre rarement de moments de détente, il ne vient presque plus à Paris, c’est tout juste s’il se permet encore quelques tendres grivoiseries dans les lettres qu’il adresse à sa vieille amie Jeanne de Tourbey, devenue comtesse de Loynes.

Son œuvre l’accapare, mais il n’en perd pas pour autant sa capacité d’indignation. Ainsi, lorsque des vers de Maupassant sont poursuivis « pour outrage aux bonnes mœurs et à la morale publique » (ce qui lui rappelle l’affaire de Madame Bovary), il le soutient sans réserve et s’emporte avec raison contre les censeurs : « Sont-ils payés pour démonétiser la République en faisant pleuvoir dessus le mépris et le ridicule ? […] Ils vont te répondre que ta poésie a des tendances obscènes ! Avec la théorie des tendances, on peut faire guillotiner un mouton, pour avoir rêvé de la viande. »

Le travail accompli par Yvan Leclerc et son équipe de collaborateurs est tout à fait remarquable, dans la continuation de celui de Jean Bruneau. La richesse de l’appareil critique satisfera le chercheur le plus exigeant. Un supplément, en fin de volume, a permis l’ajout de lettres retrouvées et inédites ainsi que de rectifier les quelques erreurs de datations qui figuraient dans les tomes précédents. D’autres lettres – souvent de courts billets, impossibles à dater – sont également rassemblées.

Enfin, il faut saluer la publication dans la même collection, en un volume broché (484 pages, 15€), de l’index qui faisait défaut aux tomes précédents. Cet outil de travail indispensable et attendu depuis si longtemps propose une table des correspondants et un index alphabétique complet, incluant les personnes, les personnages, les lieux et les titres d’œuvres cités par Flaubert.


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