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Edward Hopper : Fenêtres sur cour

Par Gerard

 

C’est l’expo à ne pas rater. Jusqu’au 28 janvier 2013, le Grand Palais accueille à Paris le plus célèbre et le plus mystérieux des peintres américains : Edward Hopper (1882-1967). Réaliste, mais à la façon de De Chirico, Hopper installe ses solitudes pour nous renvoyer l’image de ce grand vide métaphysique que nous connaissons sous le nom de modernité. Rendez-vous avec un voyeur visionnaire.

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 Des fenêtres. Comme autant de tableaux alignés. Exposés. Voilés. Tragiques. Comme au hasard, Edward Hopper écarte le rideau sur des chambres d’hôtel, des bureaux, pris dans la masse des buildings de Manhattan et la sérialité du béton armé. Nous invitant à méditer sur une scène furtivement entrevue, un corps vague, un visage dont l’expression ne parvient pas jusqu’à nous. Ailleurs ce sont des carrefours vides, des coins de rues désertes. Là des lobbies, des lieux d’attente, des lieux de transit, des stations services de bord de route (« Gas », 1940). Tout est toujours immobile, absent, déjà achevé. La vie vacille, entre illusion et nécessité. On repousse le sujet aux arrière-plans. Le sujet, c’est précisément cette absence de sujet. Tout est perpétuellement ailleurs. Ne reste que des décors quasiment désertés. Comme un théâtre où les comédiens se refuseraient à tenir leur rôle, au prétexte qu’ils n’y croient plus.

La modernité, en inventant les foules urbaines, a jeté comme un doute : qui sommes-nous, comment pouvons-nous encore prétendre nous constituer en tant que sujets libres et autonomes ? Incommunicabilité, partout. Même à plusieurs, l’homme est seul, irréductiblement. Des solitudes où même les chiens ne répondent plus aux appels de leur maître. Les corps se croisent, se manquent, s’ignorent. L’homme lit le journal, la femme pianote vaguement, comme dans « Room in New York » (1932). L’un est absorbé ou feint de l’être, l’autre attend. Rien n’est synchrone. On se rencontre, la tête ailleurs, comme dans « Chop Suey » (1929). Forgeant simplement, jour après jour, banalité après banalité, l’hypothèse de vivre. Est-ce la nuit d’hiver trop tôt venue, le monde baigne dans une onirique torpeur d’« after hours » (« Office at night », 1940). L’effroi n’est jamais loin.

Edward Hopper fit de nombreux séjours dans le Paris du début de XXe siècle, où il fut marqué par l’impressionisme. De Degas il retient une conception de la vie comme théâtre, comme mouvement suspendu. D’Albert Marquet les formes massives de l’architecture moderne. L’art moderne est lui-même cette confrontation entre l’intériorité d’un sujet qui tente de se constituer et la massification urbaine, avec la perte des espaces et des cycles naturels qui éloigne toujours un peu plus l’homme de lui-même. En cela, même lorsqu’il dénonce la mode de l’abstrait, Hopper est résolument moderne. Son œuvre réconcilie le réalisme des impressionnistes avec les avant-gardes, Pollock, Rothko, de Kooning. Son travers désenchanté fait même signe plus loin, vers le Pop Art.

Dans la peinture d’Edward Hopper l’homme se sait mortel. Il connaît la sentence. Il attend. Il n’élude pas. Sous une lumière rasante qui éternise subitement un instant particulier, Hopper nous prend à témoin du monde contemporain dans toute son étrangeté. Alors, un peu, on relève la tête pour goûter l’étrange stupeur de la lumière du soir, juste avant la plongée dans le noir.

Gérard Larnac


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