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les mots aussi

Publié le 09 décembre 2012 par Pjjp44

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"Lundi. En vacances quelques jours aux Antilles, je croise malencontreusement un banc de touristes normands, dont une commère aux hanches guadeloupéennes mais à la face carbonisée par un soleil antiblanc.  
«Ah, d'accord, me dit-elle, c'est du propre ! Les chroniqueurs de gauche se la coulent douce dans les îles pendant que la France se déchire ?
- Oui, mamie, d'autant que c'est la droite qui se dévore. La France, elle, crève la dalle dans un silence strident. Dans tous les cas, me les peler à Paris ne sauvera pas les finances, excepté celles d'un chauffagiste. D'autre part, si j'étais vous, je remettrais de la crème solaire, car j'ai l'impression de parler à un boudin créole.
- Me la faites pas, à moi, Bedos, vous êtes venu fêter la déroute de l'UMP !
- Pas du tout, truie en tongs, en plus du succès marc-lévyste de mon dernier bouquin, la seule chose que je fête ici, c'est la prolongation miraculeuse du bonheur de ma meuf. Et vu qu'il y a peu de chances pour que Jean-François Copé parvienne à me la chourer à coups d'élection frauduleuse, permettez-moi de garder le sourire. Sinon, ça vous fait quoi, d'être plus collante que le sable ?
- Vous pouvez me jurer que vous ne vous moquerez plus de notre parti dans le journal ?
- Juré, dis-je, en crachant volontiers sur son front d'écrevisse, voilà des années que je fais becqueter à Don Copé des chroniques au plutonium. J'ai commencé à l'étriller quand il avait encore des cheveux (et un reste de dignité). Résultat : j'ai pissé dans 12 violons et 14 contrebasses. Aujourd'hui, croyez-moi, ma vessie est à sec. Achetez Marianne tranquille : vous n'y subirez que le récit de mes vacances.» La preuve...
Mardi. Sur la plage, près du bar, un petit monstre de 12 ans s'est emparé du Cornetto au chocolat de sa sœur. La gamine a beau couvrir de ses chialeries l'infâme bande-son électronique imposée par l'hôtel, son aîné se refuse à lui rendre et continue à lécher son butin d'enfant buté en la regardant droit dans les yeux. Le barman s'en mêle.
«Kevin, rends la glace de ta sœur.
- Non, répond la tête de mule, c'est la mienne, je la garde.»
La mère, qui, depuis le début des vacances, regrette ce jour maudit où elle décida d'arrêter la pilule, s'approche de son fils.
«Kevin, ça suffit, rends cette glace à ta sœur, t'en as déjà mangé deux, je t'en achèterai une autre ce soir !
- Je te crois pas, marmonne-t-il. Si je lui rends, tu vas me punir, et j'en mangerai plus jamais !
- Si, mon chéri, je te jure, on discutera ensemble de ton rapport au sucre, et, si tu me promets d'être gentil avec Chloé durant les quatre prochaines années, t'auras le droit de me demander une autre glace, si tant est qu'elle soit moins grosse, vu que tu bouffes beaucoup trop vite et qu'après t'as mal au ventre.
- Non, j'ai faim ! Tout de suite !» dit-il, en attaquant le cornet avec ses dents de marcassin. La gamine, aussi lourde en victime que son frère en bourreau, redoubla de sanglots. Le père, qui s'était jusque-là retiré des affaires familiales en plongeant son regard torve dans un Voici périmé (Virginie Efira, navrée de se voir enceinte dans le numéro de la semaine dernière, s'est - depuis - séparée de l'embryon), le père, disais-je, vint donner de la voix.
«Kevin, mon garçon, lâche un peu cette foutue glace au chocolat, ta sœur dit que c'est la sienne, approchez-vous de papa, donnez-vous la main et trouvons une solution...
- Je t'emmerde, toi, dit-le monstre, de toute façon t'es jamais là, tu m'as jamais rien offert, maman dit que t'es un naze, t'es même pas foutu de garder ton boulot, alors te mêle plus de nos affaires !»
S'ensuivirent des paires de baffes tous azimuts, le père giflant le fils qui tenta de gifler sa mère pendant que je me chargeais de la gamine afin qu'elle cesse enfin de beugler ! La glace, quant à elle, échoua sur le sable, avant de fondre au soleil. Seules quelques fourmis, sourdes aux conflits des hommes, se léchèrent les babines - et c'est à ce moment-là que je crus les entendre murmurer : «Regardez-moi cette bande de cons, on se croirait à l'UMP.»
Mercredi. N'ayons pas peur des mots : Gilles, notre guide, est un génie. Gilles, Guadeloupéen d'une soixantaine d'années, ancien employé de Fram reconverti en taximan, merveilleux produit de l'indolence insulaire, manie si bien la langue française qu'il fait frissonner mon clitoris lexical. En quelques minutes, ce fut un tel festival d'inventivité verbale que sa petite carlingue se transforma bientôt en prairie d'astucieuses métaphores, de rhétorique blagueuse et autres mots précieux. A propos d'un restaurant, il lança à ma belle : «Ce soir, votre langue de chatte vivra sa petite vie toute seule... Laissez-la chanter.» A propos du pénible Club Med dont nous venions de réchapper : «Ici, le bonheur est une injonction : gare à celui dont le sourire flanche ! Il sera fusillé sur la piste de danse...» A propos de Paris : «Je suis trop vieux pour combattre le froid... Même l'été, j'y grelotte d'ennui.»
N'en pouvant plus d'admiration, j'osai lui demander pourquoi un tel talent n'avait commis aucun roman, pourquoi garder jalousement son trésor. Il éclata d'un rire superbe, avant de me répondre, sans la moindre coquetterie : «Mais pourquoi faire, mon bel ami ? Je me délecte bien assez du magot des anciens. Pourquoi ferais-je couler mon minable ruisseau dans un océan que je n'ai pas fini d'explorer ? Je sais qui vous êtes, vous savez, vous êtes le type de la télé. Vous, vous écrivez, vous jouez, vous déclamez, vous voulez nous montrer toutes vos acrobaties. Mais vous avez peur, je le vois dans vos yeux, vous ne cessez d'avoir PEUR. Moi, je lis au soleil, vous écrivez dans la grisaille.»
Enculé de Nègre."
-Nicolas Bedos- "Indolence Insulaire" source Marianne .net
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 "..../...Je rêve que ce soleil ne se couchera plus, qu'il avance et recule dans un mouvement imperceptible et rassurant, rien que pour éternellement m'éclairer. J'ai ainsi toute la lumière qu'il me faut pour voir les pensées qui vont et viennent. Je les observe, assis au milieu de leur chemin. Elles paraissent toutes semblables, mais mon regard entraîné sait les distinguer les unes des autres.
Comme le berger assis à la limite du pâturage, qui embrasse ses brebis d'un seul regard, moi aussi, de temps en temps, je m'arrête sur une pensée et je l'aide à grossir. Elle prend alors des formes étranges, s'étirant d'un côté, se gonflant de l'autre, elle s'élargit et s'allonge, se refuse à moi, ne veut plus de mon regard. elle se débat, elle veut réintégrer le troupeau, mais je ne la lâche pas, je veux la voir grandir toute seule, saine et forte, et puis l'abattre lorsqu'elle n'a plus besoin de moi. C'est ainsi que je m'occupe de mes idées ici. Les pensées sont des êtres vivants. Tout le monde dans ce bloc sait qu'elles se nourrissent, marchent, travaillent, tombent malades, sentent, meurent et ne ressuscitent pas. il n'est pas rare ici de voir un prisonnier pleurer la mort d'une pensée. il y en a qui vivent longtemps, plus longtemps que l'homme qui les a accouchées et, quand celui-ci meurt, sa pensée continue son chemin toute seule, refusant obstinément toute tentative d'adoption."
extrait de: "Face au mur" de Cesare Battisti- Editions Flammarion.
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