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Journal d’un intervieweur séquestré : épisode 2.

Publié le 18 décembre 2012 par Legraoully @legraoully

Lire le prologue et l’épisode 1 de cette passionnante (?) saga aux adresses suivantes :

http://legraoullydechaine.fr/2012/11/30/journal-dun-intervieweur-sequestre-prologue/

http://legraoullydechaine.fr/2012/12/15/journal-dun-intervieweur-sequestre-episode-1/

Ici Brest, les Bretons parlent aux Lorrains ! Malgré une bonne volonté affichée par la police et l’assurance du fait que notre ami Renan Apreski est retenu prisonnier à proximité des Pyrénées, nul ne sait encore quel est exactement son lieu de réclusion. Faute de mieux, nous continuons la publication de son journal de captivité, non sans dire que sa libération serait le plus beau cadeau de Noël que nous pourrions espérer…

MARDI 20 NOVEMBRE, 19 h 30 : Quatre jours seulement et je commence déjà à devenir fou ! Être coupé de presque tout contact avec l’extérieur, reclus dans un lieu aussi improbable qu’indéterminé sous la surveillance de ses propres employés, ça dépassait déjà l’entendement, mais ne pouvoir espérer sa libération qu’à condition d’engager lesdits employés à temps plein, renoncer à informer les Français sur les assistés et abandonner sa place à l’une des plus prestigieuses tablées du pays ! Ce n’est quand même pas un obscur militant socialiste, un vieillard indigne et un cinéaste raté qui vont me dire ce que je dois faire ! En plus, on ne me fait plus monter de journaux, je ne sais même pas quel est le nom du nouveau président de l’UMP ; à l’heure qu’il est, il a sûrement déjà dû être élu haut la main et l’opposition doit être déjà en ordre de bataille ! L’ignorance dans laquelle je me trouve accroit exponentiellement l’énervement lié à ma situation ! Mais je prends tout de même sur moi, j’évite de provoquer mes geôliers : la police ne sera pas longue à me retrouver et à me délivrer et ils auront à s’expliquer devant la justice ! Force reste au bon droit ! Dimanche prochain, je serai chez moi !

MERCREDI 21 NOVEMBRE, 13 h 45 : Les temps passe, l’attente s’écoule, lisse et terne. Je ne comprends pas pourquoi ils ne me font plus monter de journaux, c’est peut-être pour me punir de mon attitude envers Filoche, Hessel et Carles… À bien y réfléchir, si l’alliance qu’ils ont formé le jour de leur visite n’étaient pas occasionnelle, ils formeraient un beau trio de Pieds-Nickelés médiatiques, ces trois-là ! Je m’étonne que Stéphane Hessel, avec son statut d’ancien résistant, se commette avec cette canaille… Je n’ai pour m’occuper que les romans qu’ils continuent à me prêter ; un détail amusant, par ailleurs : celui qui m’a fait monter un exemplaire du Lolita de Nabokov en même temps que le repas de midi avait un accent slave très prononcé. C’était mon premier interlocuteur, excepté les trois personnalités d’avant-hier, à ne pas avoir l’accent du Sud-ouest. Il m’a avoué être un ukrainien naturalisé français, mais je lui trouvais une certaine ressemblance, y compris dans le parler, avec mon père, Sergueï Apreski, qui était né en Croatie… Il y a longtemps que je n’ai plus eu de nouvelles de lui, d’ailleurs, mais c’est plutôt rassurant : pas de nouvelles, bonnes nouvelles, et s’il y avait un problème sérieux, l’infirmière qui vient le voir tous les jours m’aurait prévenu depuis longtemps.

Journal d’un intervieweur séquestré : épisode 2.

JEUDI 22 NOVEMBRE, 9 h 30 : Je me suis réveillé avec une curieuse sensation, un sentiment indéfinissable… Je crois que j’ai fait un rêve ; je n’en ai aucun souvenir précis, si ce n’est que mon père y jouait un rôle important. J’ai le très net souvenir de l’avoir vu : manifestement, l’ukrainien d’hier m’a marqué… Tout en prenant mon petit déjeuner, je me pose une question : mon père a-t-il vraiment conscience de la vie que je mène ? Est-ce qu’il est fier de moi ? Je me souviens que quand j’étais venu le voir avec ma grande sœur Sophie pour son anniversaire, il avait à peine souri quand je lui avais donné mon cadeau, pourtant plus cher et plus beau que celui de Sophie, et c’est toujours à elle qu’il parlait en priorité… Mais je m’inquiète sûrement pour rien : c’est un vieil homme, maintenant, il n’a plus ses inquiétudes d’antan concernant ses enfants ! Pour le reste, je me souviens que la mort de maman avait douloureusement marqué papa, qui l’aimait beaucoup, et comme Sophie ressemble assez à notre défunte mère, il est logique que notre père rapporte son affection sur elle ! De plus, ma sœur est psychiatre, et comme papa Sergueï a peur de devenir dingue, il est normal qu’il interroge sa fille devenue une spécialiste de ce genre de problèmes ! Balayons ces doutes d’un geste large…

22 h 05 : J’ai demandé à mon dernier visiteur de la journée pourquoi on ne me montait plus de journaux… « Ben parce que vous n’en avez pas redemandé, monsieur Apreski ! a-t-il répondu, visiblement en toute bonne foi.

-   Mais enfin, vous auriez tout de même pu vous douter que si je vous en avais demandé un, c’était pour me tenir informé !

-   Oh, vous savez, nous autres, on ne lit plus beaucoup la presse, il y a de moins en moins de journaux qui font autre chose que vendre du mensonge au kilomètre, alors… Et puis comme c’est déjà votre métier de suivre l’actualité, on se disait que dans ce contexte un peu spécial, vous préféreriez peut-être vous changer les idées, alors on vous faisait plutôt monter des romans et…

-   Mais pas du tout ! Je ne veux pas être déconnecté de mon travail ! Et puis je veux savoir qui est le nouveau patron de l’UMP !

-   Ah ? Ben vous n’êtes pas le seul ! Ah ! Ah ! Ah ! Allez, bonne soirée, je demanderai à ce qu’on vous monte un quotidien chaque matin ! Ah ! Ah ! Ah ! »

J’allais le remercier alors qu’il avait déjà refermé la porte : son rire m’avait pris de court… Il riait tellement fort que malgré l’insonorisation, je l’entendais de l’extérieur. J’étais satisfait de la courtoisie de mes ravisseurs, que ce bonhomme confirmait, mais je ne comprenais pas son hilarité : qu’est-ce que ma requête avait de si drôle ?

VENDREDI 23 NOVEMBRE, 10 h 15 : J’étais tellement pressé de découvrir le journal qu’on m’avait promis que je n’ai même pas prêté attention à la personne qui me l’apportait avec mon petit déjeuner : après avoir déposé mon plateau, celle-ci est partie sans demander son reste, et maintenant que je sais quelle est la situation à l’UMP, je comprends qu’elle se soit sentie offensée que j’aie pu préférer connaître ladite situation plutôt que converser avec elle ! Je comprends aussi l’hilarité de mon visiteur d’hier ainsi que ses dernières phrases ! Le Libération qui m’a été remis titre littéralement « La droite sans tête » : cinq jours après le scrutin, Copé et Fillon en sont encore à revendiquer tous deux la victoire ! Je croyais que des trucs pareils ne pouvaient arriver qu’au sein du PS ! La situation fait rire tout le monde, mais moi, après avoir pris connaissance des tenants et aboutissants de ce schmilblick, je me suis senti rougir de honte : dire qu’avant-hier encore, je voulais connaître à tout prix la situation de ce parti ! C’est donc pour ça que je me suis angoissé ? Pour une querelle d’égos à peine digne d’une république bananière ? Cette histoire de rivalité Copé-Fillon est parfaitement ridicule, mais l’est-elle beaucoup plus que moi qui en ai fait une affaire d’État ? Quand je pense qu’à la veille du scrutin, j’avais arbitré un débat les opposant et avouais moi-même qu’ils avaient peu de points de divergence idéologique ! Ils ont assisté à mon enlèvement et tout ce qui les préoccupe, c’est leur carrière ? Et j’allais consacrer un article à ces deux guignols égocentriques ? Tout à coup, tous les reproches que m’ont mes geôliers quant à mon intérêt pour cette affaire m’apparurent parfaitement fondés : faisais-je vraiment honneur à mon métier, dans cette histoire ?

12-18

16 h 35 : C’est encore mon visiteur hilare de la veille qui m’a servi mon repas de midi : « Alors, monsieur Apreski, on trinque à la victoire de Jean-François Couillon ? » m’a-t-il dit, goguenard. J’avoue que ce trait d’humour m’a vexé quelques instants, mais maintenant, je me dis qu’il avait raison : l’intérêt que je portais aux élections internes à l’UMP n’avait pas lieu d’être… Ces réflexions seraient-elles le début de la manifestation syndrome de Stockholm ? Non, je ne crois pas : je ne suis pas prisonnier depuis assez longtemps, et surtout, il n’y a pas de rapport immédiat entre leurs revendications et le constat que je fais maintenant concernant mon rapport au duel Copé-Fillon. Enfin…je suppose ?

SAMEDI 24 NOVEMBRE, 11 h 30 : Je n’ai plus aucune angoisse à propos de l’UMP, mais une autre angoisse a pris le relais : j’ai encore vu mon père dans un rêve, et cette fois, je me souviens nettement d’un détail, à savoir la dernière phrase qu’il m’avait dite, le jour de son anniversaire, avant que Sophie et moi le quittions : « N’oublie pas d’où tu viens, fils ! » J’avoue que sur le coup, je n’avais pas bien compris ce qu’il voulait dire : je n’ai pas eu la malchance, comme lui, de naître en Yougoslavie (je me souviens qu’il a profité de la confusion qui avait suivi la mort de Tito pour fuir le pays et s’installer en France) : pourquoi voulait-il absolument me rappeler mes origines ? Je suis né en France de parents de nationalité française, oui ou non ? Il a pourtant tout lieu d’être fier de moi, j’ai réussi dans la vie, il ne peut pas dire le contraire !

23 h 45 : Je n’ai quasiment pas lu une ligne de ce qui a été mis à ma disposition, ni livre ni journal ; je n’ai pas cessé de me poser des questions sur mon père et sur mon métier, sans trouver aucune réponse, les deux qui reviennent le plus souvent étant : 1°/ Mon père peut-il vraiment se sentir fier de moi ? 2°/ Est-ce que j’informe vraiment les gens de façon pertinente, quand je fais mon travail ? Épuisé par ces interrogations, je me couche, et c’est au moment où je m’apprête à éteindre ma lampe que je réalise que la semaine touche déjà à sa fin : moi qui étais sûr d’être libéré avant dimanche soir, il ne reste que 24 heures à la police pour me donner raison ! Je m’étonne que les forces de l’ordre ne soient pas arrivées plus tôt !

DIMANCHE 25 NOVEMBRE, 18 h 30 : J’ai souvent vécu ça : une attente qui a l’air de se prolonger jusqu’à n’en plus finir, un sentiment de vacuité auquel on est prêt à se croire condamné pour le restant de nos jours, mais là, ça prend des proportions comme je n’en avais jamais connues. J’ai passé la journée à regarder par la fenêtre, attendant désespérément d’apercevoir une voiture ou tout autre véhicule de police, en pure perte. La nuit tombe vite, en cette saison, il fait déjà noir, j’aperçois tout juste ce qui est éclairé par les lampe-torches de mes vigiles qui se relaient au pied du bâtiment… Les traitres ! Cela dit, je suis obligé de reconnaître qu’ils font preuve d’une ardeur au travail qui force l’admiration, surtout avec ce froid (je sais qu’il fait froid car mes visiteurs viennent presque systématiquement emmitouflés comme en hiver, ce qui n’a rien d’étonnant en pleine montagne). En attendant, je ne comprends pas : ma disparition n’est sûrement pas passée inaperçue et l’enquête que la police n’a pas dû manquer de monter pour me retrouver a eu dix fois le temps d’aboutir ! Tiens, je me rappelle d’un seul coup que jusqu’à présent, je n’avais jamais critiqué la police, même au moment de l’affaire Merah… Mais ça n’a aucun rapport, je n’ai pas à critiquer la police en public, et c’est tout ! Je râle sur le coup, mais j’en serai quitte pour la féliciter la semaine prochaine quand ces braves et courageux agents m’auront enfin libéré ! Du moins, je l’espère… Dans un mois, c’est Noël : pourrai-je fêter ça avec les miens ?

À suivre…

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