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Mortel Tofu

Publié le 26 janvier 2008 par Nepigo
C'est entendu : la nourriture est un aspect fondamental de notre existence. Nous sommes en partie ce que nous mangeons, et notre façon de nous nourrir a un impact direct sur notre santé et l'environnement. Ainsi, un conducteur de 4x4 végétalien n'a qu'une empreinte écologique légèrement supérieure (autour de 20%) à celle d'un cycliste qui mange de la viande tous les jours, tant l'élevage animal intensif a un impact destructeur sur les écosystèmes. De même, les modes industriels de production alimentaire et d'utilisation des animaux sont une abomination, une barbarie d'autant plus atroce qu'elle est banale et silencieuse (voir le film Notre Pain Quotidien qui devrait vous faire passer le goût du steak de grande surface). Nous détruisons, nous annihilons, bref nous allons passer un sale quart d'heure quand nous aurons transformé notre environnement en désert et ce sera de notre faute. Ma faute ?

Un jour, j'ai assisté à un barbecue végétarien: j'ai failli me faire casser la figure pour avoir écrasé un moustique. Une autre fois, je me suis presque battu avec la copine végétarienne d'un ami suite à une réflexion vaseuse de ma part sur la nécessité de conférer la forme d'une saucisse à de la pâte de protéine végétale. J'ai récemment échappé de peu à un sermon hargneux de la part d'une militante pour ne pas avoir imprimé recto-verso un document d'une centaine de pages (il m'a fallu sortir la preuve du crime en cachette des bureaux). Je reconnais volontiers avoir la bêtise et la provocation faciles; pourtant je suis d'un naturel pacifique, je préfère la discussion à l'affrontement, je finis en général par reconnaître mes torts et il est rare que je subisse de telles situations. Mais c'est plus fort que moi : je ne supporte pas les moralisateurs, a fortiori quand leur morale est à vendre, sous forme d'équivalents carbone ou d'alimentation bio par exemple. Pour moi, la morale est affaire de conscience, pas de démonstration sociale (et encore moins de marché, cela va sans dire). Il faut reconnaître que toute une frange de la gauche prétend aujourd'hui à la bonne conscience au prétexte qu'elle ne mange pas de viande, qu'elle émet moins de carbone que ses voisins de droite ou qu'elle a les moyens de se payer une bonne conscience écolo. Bien que cela parte d'une intention généreuse et d'un mouvement nécessaire, je trouve cela pénible, injuste et dangereux. Pourquoi?

Pénible : les moralisateurs éliminent la discussion et l'humour, érigent des interdits et des tabous, bref construisent une morale étanche et c'est étouffant. J'ai quitté l'église catholique, ce n'est pas pour y revenir. Combien de fois faudra-t-il répéter l'adage de Paracelse : « Tout est poison, rien n'est sans poison. Seule la dose fait qu’une chose n’est pas un poison. » Nous pouvons manger tout ce que notre système digestif peut supporter, le tofu à haute dose est mortel, qu'on se le dise ! Si vous voulez sacrifier une chose que vous aimez dans votre alimentation, à votre aise, mais ne faites pas payer aux autres les conséquences de votre sacrifice : un sacrifice (du latin sacrum facere, faire le sacré) est une violence et dans ce cas dirigée contre vous-même, sachez ce que vous faites et pourquoi.
Injuste : hier vous étiez pauvre, aujourd'hui vous êtes en plus un salaud parce qu'il se trouve qu'avec le commerce équitable, l'éthique est devenu un produit qu'on peut acheter. Il est inique de faire reposer exclusivement sur l'individu la responsabilité d'un problème collectif : les mêmes entreprises qui, poussées par les gouvernements du moment et notre appétit de pouvoir à tous, font de l'écoblanchiment, verdissent leur image et investissent dans les produits bio sont les premières à courir derrière une compétitivité et une croissance dont on connaît les conséquences environnementales. Personne n'a pu prouver que l'écologie était soluble dans la croissance économique, le « développement durable » est une contradiction dans les termes.
Dangereux : de tels comportements sont tout d'abord nuisibles au mouvement écologiste lui-même. Le personnage de l'extrémiste moralisateur – ou, pire, terroriste de type Unabomber – est une cible idéale pour la communication des multinationales, qui peuvent ainsi prétendre se soucier d'écologie en évacuant la radicalité du changement à mener (ou en la vendant, ce qui revient au même). Ou comment servir efficacement ce contre quoi on croit lutter.
Mais surtout, les comportements moralisateurs sont dangereux à l'ère des possibilités de contrôle avancées des individus. Avec une chose comme la puce RFID, il sera très prochainement possible de contrôler tout ce que vous faites ; comment vous vous déplacez, ce que vous mangez, ce que vous dites et à qui, la quantité d'énergie que vous consommez. À partir du moment où ce n'est plus un problème technique, c'est un problème politique ; et des comportements moralisateurs, les prétentions de savoir le bien à la place d'autrui, font qu'il sera possible à un homme politique de se faire élire sur un thème de contrôle total des individus « pour sauver la planète » (qui, soit dit en passant, se fiche bien d'être sauvée : elle en a vu d'autres. C'est nous qui sommes en danger, pas elle).
Réfléchissez-y à deux fois : jusqu'où sommes-nous prêts à aller dans le contrôle politique individuel pour des motifs écologiques ? La crise environnementale actuelle peut-elle être résolue par les mêmes modes de pensée qui l'ont créée ? « Gérer la planète » : quelle prétention ! Comme si nous en étions capables ! La laisser davantage en paix me paraît bien la seule manière de nous sauver... Et il existe des solutions en ce sens, comme la permaculture... pour lesquelles les moralisateurs ne nous seront heureusement d'aucun secours.


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