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« J’ai la haine, je te haime »

Publié le 08 janvier 2013 par Tchekfou @Vivien_hoch

Pour parler des violences et de la haine qui interrogent la foi chrétienne, point n’est besoin aujourd’hui d’évoquer l’impardonnable Shoah,les génocides enfin reconnus, par exemple en Arménie, mais encore au Rwanda… Aujourd’hui au lycée comme dans la presse et sur les écrans,les mails et SMS, l’écho sera celui des violences de Grenoble, Strasbourg, Marseille… Une expression est devenue familière dans les cris des jeunes violents, en toute langue : « J’ai la haine ». Une tribune de Patrick Jacquemont, publié initialement sur le site du CETAD.

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Devant la violence, protestation et prière ne suffisent pas à disculper de ce qui est jugé comme un scandale dans les traditions juives, musulmanes et chrétiennes. Il serait plus honnête de tenter une analyse pluridisciplinaire, anthropologique, psychanalytique et biblique, peut-être même théologique, de ce dossier en bénéficiant des auteurs qui y ont déjà bien travailler sur le sujet.

« Je te haime »

Pour évoquer sans dépréciation – la haine, il faut reconnaître avec Freud, que avant même qu’on puisse parler d’amour il y a au principe de toute relation une haine originaire. « L’extérieur, l’objet, les « haï » seraient au tout début identiques ». Amour et haine, en nos vies, se croisent sans cesse dès l’origine. Originairement aimer correspond à incorporer dans le moi l’objet en tant qu’il est satisfaisant, donc source de plaisir. La haine, force plus précoce que l’amour est nécessaire à la constitution du sujet et à son auto-conservation. Sans la haine il est impossible de se distinguer de l’objet extérieur (l’autre), donc de sortir de la confusion. Et « la haine est ainsi inséparable de la souffrance dans une détermination circulaire où la souffrance devient la cause de la haine et la haine cause de la haine et la haine cause de souffrance ».

La haine n’est-elle pas la seule façon parfois de dire l’amour ? Ou bien nous passons aisément de l’amour à la haine. C’est alors vivre sur le mode de « je te haime » analysé par Guy Corneau (N’y a-t-il pas d’amour heureux ?, Laffont, 1993, p. 145s.). Il faut donc souligner l’importance de la haine et de la colère dans la quête d’identité et d’autonomisation du sujet. Ayant été totalement dépendant de sa mère, l’enfant est appelé à se constituer en quelqu’un de différent. Et le processus est le même à tout âge, notamment dans les relations où il y a de la dépendance, potentiellement mortifère à long terme.

Mais pourquoi est-il si difficile d’accepter ce « passage par la haine » dans sa vie et dans celle des autres? Lytta Basset y voit trois raisons : « La première est historique : c’est l’interdit sur la colère qui a lourdement pesé sur l’occident chrétien. La deuxième est psychologique : c’est la peur d’un débordement ingérable dans lequel on s’enfermerait définitivement. La troisième est théologique : c’est l’hypertrophie d’un Dieu condamnateur qui rend sourd à tous les textes bibliques ou s’expriment en toute liberté devant Dieu la haine, le besoin de vengeance, le ressentiment, etc… (Lytta Basset, « Le passage vital par la haine », dans Christus, n°216, oct. 2007, La haine qui nous habite, p. 425).

« Le passage par la haine »

L’expérience montre que plus on interdit l’expression de la haine, plus on inhibe l’expression de l’amour authentique. Il y a une haine féconde à traverser, qui fera mal elle-même, mais l’enjeu est de taille. Ce sera de laisser Dieu « séparer », « l’humain de son père, la fille de sa mère… (Mt 10, 34) ». Il s’agirait alors de mettre en mouvement sa haine, de la porter aussi à la suite de Jésus qui s’abandonne à Dieu. Dieu est capable de supporter la haine que nous projetons sur lui comme le manifeste le livre de Job. Job se conçoit non-violent face à un Dieu dont la violence l’agresse : « Il m’a démoli de toutes parts. Il enflamme contre moi sa colère et considère comme son adversaire (Job 19, 10). Dieu semble supporter : « Mon serviteur Job a bien parlé de moi » (Jb 42, 7). On peut tout lui reprocher pourvu qu’on ne rompe pas sa relation. (Lytta Barret, Sainte colère, Bayard / Labor et Fides, 2006. Ce qui permettrait de comprendre Paul (Ep 4, 25-27) : « Dites la vérité chacun à son prochain car nous sommes membres les uns des autres ! Mettez-vous en colère et ne pêchez plus ». Là encore il s’agirait de se mettre en colère pour ne pas rompre la relation. Alors il serait possible de transformer sa haine en reproche articulé, de réinvestir dans l’espace relationnel cette force potentiellement destructrice et de s’apercevoir qu’elle a permis tout un processus de différenciation garantissant à chacun son territoire propre ». (Lytta Basset, art cité, p. 430).
Comment arriver à ce processus de différenciation quand le partenaire de la haine humaine est autre que Dieu ? Dans les haines humaines affrontées, cette différenciation va demander du temps (or il y a urgence), de la médiation (elle aussi à long et moyen terme). Dans les parloirs de prison, dans les cabinets des psychanalystes, avec les analyses des politologues, les écoutes des pasteur(e)s qui ont été des précurseurs. Il n’est pas possible de résumer les longs parcours qui ont pu permettre à la haine de se découvrir « capital » d’amour. Mais deux analyses exégétiques peuvent être utiles et suggestives.

« Tendre l’autre joue »

Vous avez appris qu’il a été dit : « Œil pour œil, dent pour dent. Et bien moi, je vous dis : « Ne résistez pas au mauvais. Mais qui te gifle sur la joue droite, tourne vers lui l’autre aussi ». (Mt 5, 8-40).

Il ne s’agit pas de lecture morale non violente. Il n’est pas demandé de « tendre » l’autre joue en signe de soumission. Mais de « tourner » chez Matthieu, ou de « présenter » chez Luc, l’autre joue vers l’agresseur. Si je donne mon visage, ce qui va changer c’est que je erai regardé(e) autrement, sous une autre facette, sous un autre aspect. Je ne veux pas être réduit(e) à ce qui a provoqué la colère, peut-être la haine, de l’agresseur. Est-ce trop espérer, au cœur d’un conflit de personnes, par exemple conjugal ? Ce qui est nouveau et non pas naïf, c’est que l’Evangile propose que toute situation humaine soit regardée « autrement », comme Dieu la regarde. L’impasse devient issue. C’est le regard de Dieu qui nous permet de regarder autrement la situation, Jésus peut parler de « tendre la joue » lui qui ne s’est pas dérobé à la gifle chez le grand prêtre. Car après le retournement de Pâques, Jésus s’est laissé regarder autrement par Marie-Madeleine. L’autre lumière du matin de Pâques donne une autre lumière au chemin de croix. La haine ne peut-elle pas découvrir un autre visage de l’amour ?

« Aimer ses ennemis »

Vous avez entendu qu’il a été dit : « Tu aimeras ton prochain et tu haïras ton ennemi ». Or moi je vous dis : « Aimez vos ennemis afin d’être fils de votre père ». (Mt 5, 43-45).

C’est l’exégèse qui va nous permettre ici d’interpréter ce verset apparemment inexplicable. Sous le mot unique d’ « ennemi » dans la langue française, il y a deux mots et deux réalités bien différentes : « hortis » et « inimicus ». L’ennemi de l’hostilité c’est l’ennemi public.

L’hostilité relève de la justice publique. Ce n’est pas cet ennemi public qu’il peut nous être demandé d’aimer. La situation d’hostilité aura des impératifs moraux, respect des combattants, évaluation d’une « guerre juste ». Mais l’hostilité publique ne peut faire appel à l’amour. Par contre il y a un autre ennemi, l’ennemi « inimicus ». C’est l’ennemi privé, personnel, avec lequel il a pu y avoir une rupture d’amitié (amicitia, amicus), ce qu’on appellera inimitié. Il s’agit donc d’une amitié à rétablir, à restaurer. C’est dans ce cas que l’évangile nous demande : « Aimez vos ennemis », les ennemis personnels, au nom de l’amitié. La haine ne peut-elle faire mémoire de l’amitié ? Au matin au réveil ou au soir de la prière, au cœur d’une action commune, voilà l’amitié retrouvée, rétablie. Ce que demande Jésus n’est pas une injonction impossible à mettre en pratique mais une invitation à croire l’amitié plus forte que l’inimitié, l’amour plus radical que la haine.

 
 
Patrick Jacquemont
Publié sur le site du CETAD – enseignement en ligne


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