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Les Bêtes du Sud Sauvage

Par Adabsurdum

Les Bêtes du Sud SauvageLes Bêtes du Sud Sauvage Les Bêtes du Sud Sauvage
  
de Benh Zeitlin

Certains bayous du Mississippi ressemblent à une version écologique de la Banlieue 13* made in USA : un pêle-mêle de tout ce qui fait désordre entouré d'un grand mur, en l'occurrence d'une digue. D'un côté les Pieds-Secs, pleutres bien pensants préférant l'ordre à la justice et dont se méfiait tant Martin Luther King ; de l'autre les amoureux de la liberté, jamais rassasiés du plaisir de patauger avec les alligators là où la main de l'homme évite de mettre le pied.
  On y retrouve les maudits acadiens refusant de s'intégrer pour conserver leur français suranné, les descendants d'esclaves en fuite refusant de s'intégrer depuis que leurs ancêtres jurèrent qu'on ne les y reprendraient plus, les anarchistes alcoolisés refusant de s'intégrer parce qu'ils ne sont pas venus là pour ça, et bien d'autres encore qui préfèrent les bêtes sauvages aux hommes civilisés, ce qui leur laisse une chance de survivre.
  La plupart ont effectivement de belles trognes de désintégrés mais, comme par enchantement, leurs enfants sont beaux. Comme quoi, s'il avait fait plus d'anthropologie au lieu de lorgner les rondeurs de la bonne, Tonton Sigmund aurait écrit moins de bêtises. 

Si Huckleberry Finn avait poursuivi son voyage, nul doute que c'est là, dans le Bayou du Grand Bassin qu'il aurait trouvé le paradis, mais comme Mark Twain a préféré la notoriété aux palétuviers, c'est une petite black, Hushpuppy, qui, 130 ans plus tard, raconte la suite.
  Tandis que son père chasse la tempête à coups de fusil dans la nuit orageuse, le spleen à coups de bourbon dans sa gorge poreuse et le cancer à coups de gueule dans la nature spongieuse, Hushpuppy, six ans, des bottes en caoutchouc trop grandes et le front buté des enfants bios élevés en liberté, s'invente le retour des Aurochs libérés par la fonte des glaces, esprits vengeurs d'une nature rebelle aux hommes, forces chamaniques impitoyables et démesurées dont la fillette aura bien besoin pour survivre au milieu des zombies asociaux quoique affectueux qui l'entourent.
 
Sa mère, un brin pyromane des cœurs et des corps, a pris le large il y a quelques années, histoire d'enflammer des endroits plus salubres, mais l'âme incendiaire a survécu d'une génération à l'autre. C'est donc empreinte de piété filiale que la gamine met le feu à sa caravane dans le seul but de se rapprocher de son père tout en assumant un héritage culturel flamboyant, quoiqu'un peu dangereux à cet âge. Déclarer son complexe d'Electre à l'embouchure d'un Mississippi se gonflant à vue d’œil au milieu des flammes qui surplombent les flots menaçants tandis que la tempête  s'avance, séparant les purs et durs qui s'arriment à leurs bicoques des néo-marécageux pusillanimes fuyant vers les Pieds-Secs, c'est vrai, ça forge le caractère. Si la gamine s'amuse à dynamiter les digues de la Nouvelle-Orléans avant l'âge de raison, ce sera uniquement pour rester saine d'esprit, il ne faudra pas lui en vouloir.

Tout est dit.
  L'argument est simple et nous avons tous rêvé qu'il soit vrai : entre les dangers des sauvages marécages et la sauvagerie hygiéniste des hommes technologiques, seule la première proposition laisse une chance aux vivants et à l'amour. Saisissons la chance que nous offrent les éléments déchaînés !
  Quelle belle fable écolo-anarchiste !
  Quel beau conte digne de Henry David Thoreau, qui seul auprès de son étang rêvait de liberté absolue, partait en guerre contre l'état, les puissances de l'argent et la peine de mort au lieu de préparer la Guerre de Sécession comme tout citoyen responsable. Les pacifistes n'ont jamais eu le sens de l'histoire.
  Ce film est beau comme un rêve américain.
  Inflation oblige, l'étang de Walden a été transposé dans un bayou, l'armée dispose d'hélicoptères, mais globalement le conflit reste le même : liberté contre sécurité, nature contre progrès, peurs des uns contre peurs des autres etc. (Pour la liste complète des névroses conflictogènes de l'humanité, voir les œuvres comparées de Lacan, Bakounine et Caliméro).

 Mais qui donc nous sortira de ce bourbier existentiel dont les marécages de la Louisiane ne sont que le symbole visqueux et malodorant ?
  Les enfants bien sûr ! Qui d'autre ? Nous sommes aux States, que diable ! Gloire soit rendue à la sagesse et la lucidité des rejetons, dont l'innocence et la vitalité sont les seuls remparts efficaces contre la pulsion auto-destructrice post adolescence selon Walt Disney et les autres nobelisables de l'infantilisme transgénérationnel.
  Ah, rester enfant ! En conserver la force, l'utopisme, la pureté et les dents de lait ! Le rêve de tout un peuple drapé dans ses rayures et ses étoiles comme dans le pyjama d'un enchanteur. Un rêve si facile à réaliser si seulement ces gens consentaient à mourir tôt au lieu de vouloir en plus vivre vieux, poussant ainsi le paradoxe du jeunisme au bord de l'indécence gérontophile.
  Un phénomène qui n'épargne personne. Même Sundance, le festival de cinéma indépendant le plus intelligent à l'ouest de la statue de la Liberté selon Télérama et la serveuse de la Charcuterie du Cimetière**, se doit, de Little Miss Daisy à celui-ci, de couronner des films dont le héros est une enfant. 

Qu'attendons-nous pour en faire autant et inonder la planète de bons sentiments typiquement européens ou même seulement français ? Pourquoi ne pas partager nos valeurs, telles la fraternité des systèmes judiciaires franco-espagnols, la liberté des chasseurs ornithocides et l'égalité des SDF devant la dureté des portes cochères, aux seuils gelés desquelles ils peuvent trépasser en paix, sans crainte de gêner les manifestants pour ou contre le gai mariage, qui défilent au-dessus de leurs linceuls en loques dans un joyeux tintamarre largement plus télégénique que l'oraison funèbre d'un clochard anonyme ?
  Mais que font les enfants de France ? Que ne sont-ils en première ligne pour rajeunir nos âmes endormies, sauver la Camargue de la salinisation, libérer les derniers bisons sauvages d'Europe ou couvrir les affiches du FN de dessins enfantins bardés de soleils maladroits et de cœurs si touchants que seuls des barbares oseraient les recouvrir de slogans politiques ? 

En attendant que nos bambins naissent eux aussi, enfin, à la conscience de leur responsabilité dans la société, courez voir ce film qui n'aurait pu voir le jour ailleurs qu'au pays de la fraîcheur éternelle.
  Courez vous retrouver dans le regard explosant de vie de Huspuppy quand elle appuie sur le détonateur ou mate les bêtes sauvages venues redonner sa dignité au Sud.
  Courez faire provision de courage, d'amour et de rudesse poétique avant que les grands froid n'aient raison de vos rations de vitamines. 

Franchement, l'ozone des bayous, ça fait du bien aux sinus et aux ventricules.

 Pégéo, un jour de froid à faire regretter les moustiques.

  

* Banlieue 13 : film acrobatique et républicain à la morale aussi lourde qu'une vanne de Baffi mais étourdissant de virtuosité grâce à David Belle, l'inventeur du parkours. Regardez, et vous saurez.

** Célèbre charcutière cultivant les pieds panés et les bons mots, égérie de l'absurde terre à terre, déjà entrevue dans Parlez-moi de vous.


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