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"Une semaine bien remplie" de Jacques Guyonnet

Publié le 15 janvier 2013 par Francisrichard @francisrichard

Jacques Guyonnet est quelqu'un d'atypique. Il est compositeur de musique (avec laquelle il est tombé en amour: pendant un temps il est même "théoricien militant pur et dur" de musique contemporaine...), puis chef d'orchestre, enfin romancier...

Il aura 80 printemps le jour du printemps prochain, mais l'âge peut être trompeur pour ce qui le concerne.

A lire Une semaine bien remplie, on se convainc aisément qu'il ne ment pas quand il constate:

"Mon côté gamin ne veut pas se faire la malle, il attend le grand final, j'imagine."

En tout cas ce livre n'est rien moins que conventionnel, il est "fourchu", "à deux histoires parallèles", des mémoires et un roman. Et dans le roman, il n'est pas étonnant que son modèle soit Paracelse, "un marginal", "un homme libre".

Jacques Guyonnet est le héros de ces deux histoires, mais l'une ne doit pas être très éloignée du réel, tandis que l'autre est issue de son imaginaire: il y voyage dans le temps et dans le mythe et s'y livre à une "logorrhée mo-nu-men-tale".

S'il se sent à l'aise dans l'aventure, il ne voit pas "en quoi ce qui [lui] est arrivé peut intéresser les autres". Il devrait pourtant se dire que toute vie bien remplie, et pas seulement une semaine fantastique, apporte toujours à celui qui, en lisant, cherche à s'enrichir des expériences des autres.

Dans ses mémoires, comme dans le roman, dont les chapitres se chevauchent, l'auteur parle en effet surtout de ce qu'il aime le plus, c'est-à-dire "la planète. Les femmes donc et la mer":

"Je suis toujours très attiré par la beauté des filles et des femmes, c'est ma construction."

Il fantasme particulièrement sur leurs jambes:

"Je ne connais pas le détail de mes codes de chasseur mais je sais qu'il y existe des lignes relatives aux jambes féminines. Innéité ou vécu? On s'en fout, dans le sexe ce qui compte c'est ce qui marche."

Et un signe trouve un écho en lui à tous les coups:

"Une belle femme en jupe de cuir c'est un canon au carré."

Ne cherchez pas plus loin le pourquoi de la couverture du livre...

Quant à la mer elle prend une forme qui lui est propre:

"Cette Suisse asexuée ne possède aucun accès à la mer. Pour me développer, pour aller plus loin il me fallait un accès à la mer. Et la mer, dans mon cas, vous le savez, c'était l'orchestre."

Dans le roman, qui donne son titre au livre et qui doit beaucoup à sa prédilection pour la science-fiction, il retarde, entre autres, le déluge, solidifie la barrière de Gibraltar, meurt deux fois, est changé en femme - ce qui ne lui déplaît pas -, et jette les bases du féminisme il y a 4'000 ans dans le jardin d'Eden...

Dans ses mémoires, cet homme couvert de femmes, en dépit de sa timidité que son double surmonte inexplicablement et au bon moment, rencontre un jour la femme de sa vie, Profondeur, avec laquelle il vit pendant un quart de siècle jusqu'à ce qu'elle disparaisse il y a tout juste 20 ans. Avec elle il fait cette découverte:

"On ne lit bien le monde qu'à grande vitesse et ... à deux."

Ce livre porte un sous-titre, entre parenthèses, De l'Amour, comme le livre de Stendhal. Jacques Guyonnet ne fait qu'en parler tout du long, mais il réserve une bonne surprise au lecteur persévérant de ce véritable pavé (je ne l'ai pas pesé mais j'ai rechigné à l'emporter avec moi pendant mes quelques jours de vacances de fin 2012).

Cette surprise est l'annexe sur l'amour, qui est très instructive et qui se termine par ces mots:

"L'Amour, j'en ai beaucoup parlé, je pourrais continuer à perte de vie mais en réalité, pour être franc, c'est tellement mobile, vivant, imprédicible que, somme toute, je vais vous l'avouer, j'y ai été très heureux, très comblé, mais... je n'y comprends rien. La seule chose que je sais est qu'on a besoin d'en recevoir. Et que c'est encore mieux d'en donner.

C'est déjà beaucoup!"

Sinon, encore une fois, qu'est-ce qui compte?

"Ce qui compte c'est changer, surfer le monde, c'est la connaissance de la planète, adorer la mer et prendre le risque d'explorer ses profondeurs [...], adorer les femmes et la révolution."

S'il entendait seulement par révolution "celle qui changerait les rapports des femmes et des hommes", comme il le dit à un moment donné, je lui emboîterais volontiers le pas, mais je ne peux pas le suivre quand il entend par révolution ce que lui dicte sa prise de conscience anticapitaliste:

"L'argent c'est sale, ça ne changera jamais."

Alors qu'il n'y a jamais d'argent sale mais de sales gens, qui ne respectent pas le Droit mais usent de passe-droits, avec la bénédiction et la protection des Etats.

Le jour de l'élection de François II, pour lequel je n'ai que de l'ironique compassion, sa détestation lui fait dire ce à quoi conduisent toutes les révolutions:

"Demain serait peut-être violent mais je me berçais de l'insolent espoir de voir les voyous de l'argent embastillés, ils sont trop petits, mesquins, imbaisables. Qu'on s'en débarrasse, au mieux qu'on les rééduque."

C'est pourquoi, parce qu'Une semaine bien remplie ne peut pas être réduite à cela, je citerai ce quatrain de mon cher Rimbaud, tiré du Bateau ivre, que cite Jacques Guyonnet à la dernière page, assorti entre parenthèses d'explications bien à lui et judicieuses, que je laisse au lecteur le soin de découvrir, s'il veut bien tenir un jour ce livre de poids entre ses mains:

Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les Aubes sont navrantes.

Toute lune est atroce et tout soleil amer:

L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs envivrantes.

O que ma quille éclate! O que j'aille à la mer!

Francis Richard

Une semaine bien remplie (De l'Amour), Jacques Guyonnet, 488 pages, La Margelle


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