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Alice

Publié le 31 décembre 2012 par Descaracteres @descaracteres

Texte : Amélie Palchine

illlus

Illustration : Émilie Bourel

L’air humide du bar est lourd de sueur et d’haleines alcoolisées. Luttant contre les basses obstinées de la musique, les voix s’entrechoquent pour s’évaporer en des rumeurs sourdes. Des rires factices éclatent dans cette masse sonore. Les corps s’apprivoisent en se collant les uns aux autres : il faut s’entendre et se sentir. Chaque déplacement un zigzag dans l’espace mouvant et dense, les mains se posant sur les hanches en des pardons qui ne s’excusent pas. Les escarpins et baskets en cuir griffés s’agitent sur un sol crasseux et collant. Derrière le bar, les cocktails s’agitent, les pintes mousseuses se remplissent dans des chorégraphies de bras nonchalamment orchestrées.
Devant la porte des toilettes, des bouches s’entremêlent avidement, sous le regard coulant de noir de jeunes filles titubantes, attendant d’évacuer leur bile éthylique pour mieux se reremplir .
Alice est au bar. Adossée sur le comptoir, coudes en arrière, épaules en avant. Ses yeux sont accrochés au vide. L’amas bruyant qui l’entoure ne l’atteint pas. Elle n’est pas avec eux. Elle boit un verre de vodka pomme. Son cinquième ou son sixième ? Je sais plus, pas compté en fait. Pourtant elle s’était dit qu’elle compterait cette fois. Pour moins boire. Quand on compte, on sait s’arrêter. Ou pas.
Emportée par le tempo crescendo de la musique, elle finit par fermer les yeux. Pas longtemps, juste le temps de penser un peu à rien. Les vapeurs de l’alcool montent plus vite et sa tête tourne dans le noir pailleté d’argent. Son corps n’a pas bougé, elle s’est juste offert un moment à elle. Ses jambes tremblent ; inspirer profondément, quand j’expirerai, j’ouvrirai les yeux.
Devant elle, il est réapparu. Le temps n’existe pas ici, pourtant elle sait qu’il était parti depuis un moment. Le regard vaporeux d’Alice a réussi à les englober lui et l’inconnue qui l’accompagne. Il lui parle, son nez collé au sien, une main sur le bas de son dos, l’autre main sur sa gorge. Il plonge sa main dans la lourde chevelure rousse de cette femme. Elle jette sa tête en arrière et libère de ses lèvres charnues à peine entr’ouvertes un éclat de rire grave.
Alice décrypte cette parade sans jalousie. Elle voit le charme trouble de cette femme ; son allure travaillée avec tant de naturel, la maturité de ses traits : le genre de femme à qui la fatigue et les marques du temps accentuent la beauté.
Il regarde Alice fixement, l’inconnue est face à lui, enfouie dans son cou. Alice sait ce que cette femme respire ; cette odeur, elle en est imprégnée depuis plusieurs années. Elle a pu explorer tous ses arômes : l’effluve du soir, forte, celle qui retrace le parcours d’une journée. Et le parfum annonçant la nuit sans sommeil. Puis, il y a la fragrance matinale, sans fioriture, là dans le cou justement. C’est cette odeur qu’Alice préfère, c’est celle qu’elle ne veut pas partager.
Il embrasse la femme rousse et regarde Alice fixement. Elle ne cille pas. Elle sait comment la soirée va se passer. Il a décidé.
Une agitation soudaine reconnecte Alice à la foule autour d’elle. Le DJ star de la soirée se met en place. Elle lève doucement la tête et plisse les yeux pour mieux voir son visage. Un homme d’une trentaine d’années au crâne dégarni, une belle barbe parfaitement tondue, des yeux en amande pétillants. Penché sur sa table de mixage sans regarder le public, il semble gêné d’être là, sa réserve l’enveloppe dans une bulle protectrice.
Inspirer… inspirer fort… quand j’expirerai je fermerai les yeux. Tu seras revenu à côté de moi. Ta bouche insolente viendra me chercher. Tu viendras me donner un peu du goût de cette femme. Et je l’accepterai car je sais que rien ne t’éloignera de moi. Tu ne peux pas t’éloigner de moi. Tu as besoin de moi. J’ai besoin de toi.
Il n’est plus là. La femme rousse non plus. Alice commande à nouveau un verre, puis encore un autre. L’heure suivante passera plus vite ainsi.
L’heure est passée. Elle le voit revenir. Ponctuel. Sans un mot, il lui prend délicatement le bras. Ils sortent tous les deux, en même temps que les derniers clients lourds d’ivresse.
Dans la rue, Alice se penche sur son épaule, le respire encore et s’assure que son odeur n’a pas disparu. L’odeur est bien là. Il est bien là. Il lui dit doucement qu’il l’aime. Elle le sait. Elle le saura toujours.



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