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Lætitia

Par Descaracteres @descaracteres

Dommage. Bravo.

Texte : Laurent Lebreton

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Illustrations : Livlic Steibel

Neuf jours qu’on se rongeait les sangs depuis l’opération. Nous avons accouru dès l’appel du médecin. Elle s’était réveillée. L’euphorie était ternie par une nouvelle inquiétude désormais, une série de questionnements : Qu’est devenue notre fille de quinze ans ? Pourra-t-elle marcher ? Saura-t-elle nous reconnaître ? Sera-t-elle la même ?

Quand nous sommes entrés dans la chambre, nous l’avons entendue dire à l’infirmière « Dommage ». Entendre sa voix, enfin. Elle s’est tournée vers nous, un sourire a éclairé son visage, elle s’est relevée sur ses coudes, et a dit d’une voix ferme : « Bravo ». Nous avons ri. Elle a répété bravo plusieurs fois. Quand nous avons demandé si elle allait bien, elle a dit bravo. Quand nous avons demandé si elle nous reconnaissait, elle a dit bravo. Quand nous avons demandé si elle avait mal quelque part, elle a répondu, toujours souriante : « Dommage ». Nous avons eu un temps mort, nous étions stupéfaits, interdits ; puis, nos trois regards se croisant, nous avons ri à nouveau. Un rire différent, plus nerveux, plus soucieux.

Très vite, nous avons compris. « Dommage. Bravo. » Ce sont les deux seuls mots qu’elle pouvait prononcer, les deux seuls qu’elle dirait après son réveil. Les docteurs parlaient d’un type d’aphasie.

Elle semblait tout comprendre, mais son expression verbale se résumait à ces deux mots, et tout devenait binaire.

« Dommage » pouvait vouloir dire « non », « je ne suis pas d’accord », « j’ai mal », « allez-vous en », ou bien sûr « dommage ». « Bravo » pouvait vouloir dire « oui », « je vous aime », « merci », « encore », ou bien sûr « bravo ».

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Au début, elle ne comprenait pas nos réactions, croyant avoir le mot juste. Par la suite, la rééducation l’a aidée à dépasser sa frustration, à vivre au-delà de ses dommages et par ses bravos, à varier le ton et la teinte de sa voix. Nous comprenions mieux les nuances de sa pensée, les variations de ses humeurs, ses intentions derrière ces deux mots.

Mais jamais ils ne sont parvenus à briser le mur que l’accident avait érigé entre elle et le langage.

Il lui faudrait vivre avec ce fardeau, autrement.

Dommage.

Mais elle va bien. Et aujourd’hui elle rentre à la maison.

Bravo.



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