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Ourasi : le roi fainéant est mort, vive le roi !

Publié le 12 janvier 2013 par Jean-Emmanuel Ducoin
Pourquoi j’ai aimé jusqu’à la déraison le quadruple vainqueur du Prix d’Amérique…

Ourasi : le roi fainéant est mort, vive le roi !

Pendant un Prix d'Amérique.

Ça a commencé par la grâce. Ça a fini par la grâce. Il ne pouvait en être autrement...
Par les temps qui courent, il peut paraître incongru voire totalement déplacé de consacrer du temps, de l’énergie, beaucoup d’émotion et donc quelques lignes à la gloire d’un cheval. Mais aujourd’hui, alors que nous attendions la triste nouvelle depuis plusieurs jours déjà, informés que nous étions de l’état de santé du crack, comme suspendu à son souffle et craignant l’annonce que nous savions inéluctable, la sincère tristesse qui s’est emparée de moi en apprenant la mort d’Ourasi mérite explications. Et quand je dis «tristesse», la vérité de l'écrit m’oblige à admettre que mon sentiment d’affliction est très supérieur à celui que vous imaginez. On dit que le temps qui passe ne s’embarrasse pas de sentiments. Le temps n'a rien changé à l'affaire.
Le légendaire trotteur Ourasi, quadruple vainqueur du Prix d'Amérique, est donc mort ce samedi 12 janvier dans son haras de Gruchy, en Normandie, qui accueillait le cheval depuis fin 1990 et sa mise à la retraite après une carrière exceptionnelle. Il a passé sa dernière nuit en compagnie de sa nounou, Annie Jumel, qui s'occupait bénévolement de lui depuis une douzaine d'années. «C'est un sale jour, il est mort à 11 heures et a été enterré aussitôt sur place», a simplement expliqué le maître des lieux, Pierre Lamy. Avant d'ajouter: «Il ne mangeait plus depuis quatre jours, ne se couchait plus car il craignait de ne pas pouvoir se relever. Cela faisait plusieurs jours qu'on reculait, qu'on reculait, la décision n'a pas été facile à prendre, mais il souffrait et c'était la fin. On a été obligés de l’aider. C'est très, très dur.»
Chacun aura compris. Ourasi avait 32 ans, autrement dit un âge centenaire pour un équidé. Et il a bénéficié d’une mort douce. Une belle mort en somme.
Pour tous ceux qui suivirent sa carrière de trotteur et qui eurent la chance de le voir courir en France ou ailleurs, les souvenirs se bousculent comme autant de prouesses arrachées à la légende. Ainsi comment oublier sa toute dernière sortie publique sur l’hippodrome de Vincennes, en janvier 2004? En hors-d'oeuvre du 83e Prix d'Amérique, sur la cendrée la plus célèbre de la planète, le roi des rois, étoile vivante d'un monde des courses qu'il domina autant qu'il ignora, y faisait ses adieux officiels au public, son public, resté fidèle au-delà de toute convenance. Il était en retraite depuis treize ans, mais ce jour-là, il venait parader pour le plaisir et entendre une dernière fois son nom hurlé par la foule. «Ourasi! Ourasi! Ourasi!» Il fallait y être pour mesurer cette ferveur venue des tréfonds. Le trotteur français, seul quadruple vainqueur du Prix d’Amérique, que l'on considère à juste titre comme le «championnat du monde de la spécialité», avait effectué un tour de piste devant plusieurs dizaines de milliers de spectateurs hystériques. Sorti pour quelques heures de son royaume de verdure normand, le vieux monarque n'avait pas abdiqué de son prestige, de sa grandeur, ni de sa gloire d'antan. Je me souviens. Ce dimanche-là, il avait toujours son port de tête altier, ses coups de naseaux méfiants et, que voulez-vous, nous puisions de la force dans ses yeux moitié fustigeant moitié fulgurant de capricieux devenu philosophe...

Ourasi : le roi fainéant est mort, vive le roi !

Ourasi dans son Haras.

Car Ourasi était un mythe. Pour ses gains bien sûr: 58 victoires (phénoménal). Pour ses quatre Prix d'Amérique (il aurait dû en gagner au moins cinq). Mais aussi pour cette mystérieuse intelligence qui transformait ce dilettante indigne de son rang, le temps d'une ligne droite, en crack absolu. Sachez-le. Certains observateurs un peu poètes ont vu dans ses accélérations foudroyantes les signes d'un génie jamais repéré auparavant chez un trotteur. D'autres (j'en fais partie) avait même comparé sa manière de «voler» au-dessus de la piste, dans les cinq cents derniers mètres d'une course, au jeu de jambes de Mohamed Ali sur les rings – c'était dire notre passion!
Le journaliste et écrivain Homéric, dans un documentaire prodigieux réalisé par Jacques Bastide et intitulé «Ourasi, le roi fainéant» (2005), décrivait la vie de ce trotteur français né chez de pauvres roturiers normands mais dans les veines duquel coulait du sang noble, celui de Gélinotte. Homéric évoquait avec délectation le caractère entier de cet animal étrange et magnifique qui ne supportait ni la troupe des hommes ni le peloton de ses congénères. On y voyait Olivier, le lad d'alors, qui avait, pour le champion retraité, non sans difficulté, des gestes tendres et qui a longtemps continué, en sulky, au rythme doux de la vie calme, de le promener sur les chemins buissonniers, en bord de mer, dans les sous-bois... images d'une splendeur insolente.
Nous avions également appris que notre héros sur pattes, qui cultivait à souhait la fascination d'un peuple parieur capable de jouer à perte sur son seul nom (eh oui!), n’était pas un grand reproducteur! Malgré les 130 juments qui lui furent offertes chaque année, seules quelques descendances proviennent de sa semence précieuse (moins de quarante, paraît-il). Comme un pied de nez à tous les investisseurs qui se l'arrachèrent par parcelles et dont il fit la richesse, imaginant, imbéciles et fous d'argent qu'ils étaient, les profits qu'ils tireraient des saillis de l'étalon… Mais Ourasi en décida autrement. Comment ne pas aimer ce cheval anti-capitaliste d'instinct?
Dans ce fameux documentaire écrit et raconté par Homéric, que nous conseillons définitivement (disponible en DVD), nous découvrions enfin, dans une émouvante scène finale, les retrouvailles entre le virtuose et celle qui l'éleva, Rachel Ostheimer, et qui ne l'avait jamais revu après que des financiers le lui ont enlevé du temps de sa gloire hippique. Face caméra, elle retrouvait son «bébé», comme elle disait. Elle s’approchait à pas comptés, hésitante. Elle, intimidée. Lui, distant. Et puis, dans sa manière de bouder d'abord, de se frotter à elle ensuite d’une façon totalement conforme à ce qu’il faisait quand il n’était encore qu’un poulain, nous constations, émus, qu’il ne l’avait pas oubliée. Vous avez bien lu: il ne l’avait pas oublié! Alors devant la caméra elle pleurait . Et nous, spectateurs, nous pleurions à notre tour…
Qu’on me pardonne. Mais devant le charisme particulier d'Ourasi, j’ai toujours été comme un gamin, un sale mioche capricieux, moi aussi. Mais diable, ô combien heureux d'avoir connu ce cheval-là et même de l’avoir caressé à pleines mains un jour de beau soleil, sans retenir ni la joie ni les larmes qui vont souvent avec. Oui, Ourasi était un drôle de cheval. Et un champion hors des normes. Mais un champion dont le comportement nous rappelait à chaque instant sa force de caractère comme son bon vouloir. Du temps de sa gloire hippique, le plus grand trotteur de tous les temps refusait au moins un jour sur deux de s’entraîner, mais il était capable de parcourir des kilomètres pour voler des pommes dans les champs alentours...
Parce qu'il fut le plus grand, le plus intelligent, et parce que nous l’avons aimé jusqu'à la déraison, mais sans enjeu ni placement, j'ai toujours cru que la mansuétude insoupçonnée d'Ourasi à l'égard des hommes s'imposait telle une évidence.
Ça a commencé par la grâce. Ça a fini par la grâce. Il ne pouvait en être autrement...

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