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Non, Maurice Herzog n'étais pas seul au sommet de l'Annapurna...

Publié le 14 décembre 2012 par Jean-Emmanuel Ducoin
[Maurice Herzog vient de mourir. L'occasion pour moi de mettre sur mon blog cet article que j'avais publié dans l'Humanité en décembre 1996 et qui remettait les pendules à l'heure...]
Maurice Herzog n'a pas effectué en solitaire le premier 8.000 de l'histoire, beaucoup le croient ou l'ont cru. Louis Lachenal, guide, a joué à ses côtés un rôle essentiel. Et pourtant la mémoire officielle, impulsée par Herzog lui-même, l'a oublié pendant quarante ans. Une réédition nous aide à comprendre.

Non, Maurice Herzog n'étais pas seul au sommet de l'Annapurna...

Herzog au sommet de l'Annapurna.

«Si je devais y laisser mes pieds, l'Annapurna, je m'en moquais. Je ne devais pas mes pieds à la jeunesse française...» Mais Louis Lachenal les a perdus, ses pieds. Et dans la foulée de cette expédition de juin 1950 devenue (trop) mythique, beaucoup de ses illusions aussi. Amputées. Sectionnées. Broyées à jamais. Comme les mains de Maurice Herzog, son compagnon de galères à quelque 8.075 mètres, premier 8.000 de l'histoire de l'alpinisme sur lequel la mémoire très officielle s'est, en partie, substituée à la réalité. Dans son ouvrage «Annapurna, premier 8.000», traduit en quarante langues et vendu à plus de 10 millions d'exemplaires, Maurice Herzog avait capté toute la gloire. Dans la préface, on y parle d'Herzog-chef d'expédition avec «vénération». Pas un mot de Lachenal. Le guide disparaît, enfoui sous la légende Herzog. Aujourd'hui, la réédition de ses mémoires (1), à partir de carnets de notes, dans une version intégrale et non édulcorée, éclaire pourtant d'un jour nouveau l'épopée de 1950. Et écorne certaines idées.
Louis Lachenal est mort en novembre 1955, perdu dans une crevasse de la vallée Blanche. Maurice Herzog, bientôt secrétaire d'Etat, prend lui-même en charge sa veuve et ses deux fils. Cinq années avaient filé depuis le «premier 8.000». Et Lachenal n'avait jamais avalé la pilule.
Tout comme Gaston Rébuffat d'ailleurs, également présent à l'Annapurna en 1950. C'est lui qui, avec Lionel Terray, avait guidé Lachenal et Herzog dans la tempête, leur sauvant la vie au lendemain du sommet. Mais Rébuffat, révolté par la mythologie martiale à «la Herzog», qui avait rempli par la suite des salles pour conter SON aventure en gommant ce qui ne le concernait pas, n'a pas moufté. Le guide marsaillais-chamoniard, comme il le disait un jour, est resté à l'écart de ce «misérable piédestal». Un contrat d'exclusivité signé par tous les membres de l'expédition l'engageait au silence. Il l'a respecté.

Non, Maurice Herzog n'étais pas seul au sommet de l'Annapurna...

Louis Lachenal.

Louis Lachenal tente de briser la légende, lui, à partir de l'été 1955, quelques mois avant de disparaître et de donner, bien involontairement, son corps à la montagne. Avec Philippe Cornuau - un autre alpiniste qui souffre alors d'engelures après son ascension fabuleuse de la face nord des Droites - il se livre par écrit. Cornuau raconte: «Ce qu'il voulait surtout c'était rétablir son rôle dans cette scène finale de l'ascension de l'Annapurna. Herzog s'était donné le premier rôle. Lachenal n'avait jamais digéré d'être occulté. Pire, de s'entendre dire qu'il n'avait pas toute sa tête ce jour-là.» Louis Lachenal tentera même de s'adresser à quelques rédactions, pour se raconter, lui et Herzog. En vain. A chaque fois, son ex-compagnon s'interpose. Pire, au lendemain de la mort de son ami, Cornuau, sommé de remettre les notes de Lachenal, s'exécute. Le couvercle de la censure tiendra pendant quarante ans, jusqu'à cette année, jusqu'à ce qu'un éditeur de Chamonix, Michel Guérin, exhume ces pages sublimes, témoignage unique et essentiel.
Sachant qu'ils risquaient engelures et peut-être pire, pourquoi les deux hommes avaient-ils poursuivi leur montée? Lachenal l'expliquait dans des notes que l'on peut désormais parcourir. Extrait: «Nous étions tous éprouvés par l'altitude, c'était normal. Herzog le note pour lui-même. Plus encore, il était illuminé. Marchant vers le sommet, il avait l'impression de remplir une mission, et je veux bien croire qu'il pensait à sainte Thérèse d'Avila au sommet.» Et ces phrases de Lachenal qui ne laissent plus de place au doute: «Moi, je voulais avant tout redescendre, et c'est justement pourquoi je crois avoir conservé la tête sur les épaules. (...) Je savais que mes pieds gelaient, que le sommet allait me coûter. Pour moi, cette course était une course comme les autres, plus haute que les Alpes, mais sans rien de plus. (...) Pour moi, je voulais redescendre. J'ai posé à Maurice la question de savoir ce qu'il ferait dans ce cas. Il m'a dit qu'il continuerait. Je n'avais pas à juger de ses raisons. L'alpinisme est une chose personnelle. Mais j'estimais que, s'il continuait seul, il ne reviendrait pas. C'est pour lui et pour lui seul que je n'ai pas fait demi-tour. Cette marche au sommet n'était pas une affaire de prestige national. C'était une affaire de cordée.»
Le témoignage du biographe de Gaston Rébuffat, Yves Ballu, est à ce propos sans détours: «Lachenal était guide. Herzog amateur, c'est un point capital. Quand il dit à Herzog qu'il ne peut pas le laisser partir seul, c'est le guide qui parle: il sait que personne ne lui pardonnerait de redescendre seul, ayant abandonné son chef d'expédition. S'il continue, il sent qu'il va y laisser ses pieds. Mais s'il ne convainc pas Herzog, il ne peut pas faire demi-tour.» Cette aventure a hanté Louis Lachenal. Et depuis 1955 quelques alpinistes (trop discrets).
(1) «Les Carnets de vertige», écrits en 1955-56 par Gérard Herzog, frère du conquérant de l'Annapurna, à partir des notes de Louis Lachenal. Ils viennent d'être réédités par Michel Guérin et deux passages sont inédits, dont les «Commentaires» de Lachenal sur l'Annapurna. Par ailleurs, le chapitre «Journal de l'Annapurna» est rétabli dans sa version initiale, non édulcorée. (380 pages, aux éditions Michel Guérin - 1996.)
[Article publié dans l'Humanité en décembre 1996.]

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