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Anna Karénine: "Une passion à la Werther"

Publié le 10 avril 2008 par Shalinee

 

« Elle pleurait son rêve à jamais envolé, son rêve d’une vie nette et franche. (...) Elle comprenait qu’elle aurait beau faire, elle ne serait pas la plus forte. C’était ainsi ; elle ne connaîtrait jamais l’amour dans la liberté et resterait pour toujours la femme criminelle vivant sous la menace d’une dénonciation, l’épouse infidèle honteusement liée à un homme indépendant, dont elle ne pourrait jamais partager la vie. (...) Et elle pleurait sans se retenir, comme un enfant puni... »

 

Salué unanimement comme un patrimoine mondial de la littérature réaliste, aux côtés de Madame Bovary de Flaubert en France ou encore Middlemarch de George Eliot en Grande-Bretagne, Anna Karénine (1877) impose par ses 1090 pages, mais ceux qui affectionnent la littérature réaliste souvent très profonde et descriptive sauront faire abstraction de ce volume massif pour apprécier ce livre à sa juste valeur. Si j’ai évoqué Madame Bovary plus haut parmi la richesse de toutes les oeuvres de la littérature réaliste française, ce n’est pas un hasard. Car Anna Karénine renvoie au grand mythe littéraire de la passion coupable, s’inscrivant ainsi dans la même lignée du chef d’oeuvre de Flaubert et également La femme de trente ans de Balzac quelques années plus tôt au dix-neuvième siècle.

 

Le récit lui-même est dominé par deux grandes figures : Anna Karénine et Lévine, deux personnages opposés dont les destins se croisent et autour desquels gravitent une multitude d’actants secondaires. Leur opposition réside notamment dans leur force de caractère et surtout dans l’expression de leur passion. En effet, Anna représente l’instant de la passion : Mariée, elle tombe amoureuse d’un jeune séducteur Vronski qui toutefois n’a pas l’envergure et la folie pour partager la passion dévorante de celle-ci. Quant à Lévine, porte-parole de Tolstoï, il est raisonnable et sensible et correspond à la durée de la passion : Amoureux de Kitty, une jeune aristocrate séduite d’abord par Vronski, il finit tout de même par lui convaincre de l’épouser, ce qui donne lieu à un mariage solide et durable qui vient exprimer la confiance de l’auteur sur la force d’un idéal moral, à l’inverse d’Anna qui bouleverse et scandalise tous les codes moraux et sociaux.

 

Excessive, passionnée et fascinante par son « jusqu’au boutisme » dans ses rapports adultères avec Vronski, Anna se distingue pleinement d’Emma Bovary, la provinciale rêveuse et désenchantée qui se jette dans les bras de plusieurs hommes pour échapper au réel. Bien au contraire, Anna affiche son mépris contre la société qui la stigmatise et n’est pas plus victime de celle-ci que de ses propres élans. Elle donnera toute sa vie à Vronski et cette « passion à la Werther », qu’évoquera la mère de Vronski dans le texte, ne peut s’éteindre qu’avec la mort de cette héroïne russe, authentique, attachante et tellement hors du commun, de sorte qu’à chaque fois qu’on évoque St-Petersbourg, je pense instinctivement à elle.


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