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Recomposition - 2

Publié le 04 mars 2013 par Sof

http://s2.lemde.fr/image/2013/02/26/534x0/1839071_5_66ae_ill-1839071-6b4e-italie-compo-chambres_773f768504915a7b511b2ffba2dfcca8.png   Il n’aura pas échappé au citoyen attentif que l’Italie votait en ces derniers jours de février. Il aura en revanche eu plus de mal à acquérir une information fiable, voir (comble d’idéalisme) une analyse sérieuse dans les lignes de notre chère presse parisienne, consœur de celle qui vient d’être clouée au pilori par les 25% du vote M5S de l’autre côté des Alpes. Ce qu’a retenue la classe médiatique dans sa grande majorité c’est l’ingouvernabilité de l’Italie, le retour de Berlusconi (le meilleur ennemi) et du populisme (souvent assimilé au fascisme et la marche de Grillo à celle de Mussolini sur Rome). Et c’est tout, ou presque. Mediapart, toujours à la marge, a fait l’effort d’une analyse européenne de l’évènement et quelques billets de blog se sont essayés à l’analyse du scrutin. C’est bien peu pour un pays si proche, si connu et à l’histoire politique aussi semblable à la notre.

Que s’est-il donc passé en Italie ce week-end et plus globalement dans les démocraties européennes depuis quelques mois ?

1 – Le rejet de l’Europe austéritaire et ultralibérale.

   Ce n’est qu’une nouvelle réaffirmation de ce qui avait déjà été dit, mais dans ce qui est montré comme la troisième économie de l’Union, dont le poids démographique et politique sur les institutions européennes ne peut être minimisé. Pour rappel, le message avait été envoyé fortement en 2005 lors du rejet du Traité Constitutionnel Européen, souvent en raison de l’insertion de la fameuse troisième partie déclinant les politiques économiques du continent… au sein d’un texte constitutionnel par nature politique ! Le double vote grec de 2012, sur le point d’envoyer la coalition Syriza (alliance type Front de Gauche) à la tête du gouvernement fut un nouveau fort coup de semonce, alors que les gouvernements « techniques » ou « de coalition » se multiplient en Europe. Le rejet du couple « Merkozy » par le peuple français en mai de la même année fut une des clés du succès socialiste à l’élection présidentielle. François Hollande devait « réorienter l’Europe » et faire la guerre à l’ennemi invisible de la finance…

   Le vote italien a durement sanctionné l’homme placé par la technostructure européenne sans demander l’avis de ses administrés dans une nouvelle invention libérale : les « techniciens » censés par leur soi-disant caractère apolitique, autoriser un contournement de la démocratie. Mario Monti tombe à 10% malgré le soutien de Berlin, de la Commission et de la majorité des gouvernements de droite européens. En face, Berlusconi, le « populiste de droite » et Grillo le « populiste de gauche » mais surtout anti-européens tous deux atteignent la moitié des suffrages ! La claque à Bruxelles est flagrante et ne peut être niée.

   En France, Mélenchon (pro-européen mais très critique envers sa direction actuelle) et Le Pen (anti-européenne) ont réuni pas loin de 30% lors de la dernière présidentielle. L’Italie est sous la coupe de la Troïka et vient de subir plusieurs plans de coupe drastique. Nous maitrisons encore notre destinée « austéritaire » mais le décalage avec le destin de l’Italie n’est que temporaire comme cela a maintes fois été démontré lors de la campagne du Front de Gauche de l’automne 2012 contre le Traité sur la Stabilité, la Coordination et la Gouvernance (TSCG).

2 – Le rejet de l’ancien monde politique.

   Les médias ont glosé sur une infériorité politique des italiens qui viennent de placer Berlusconi aux portes du gouvernement pour la troisième fois alors que le monde se rit du « clown ». Ils ont raillé le « populisme » du Mouvement des 5 Etoiles de Beppe Grillo comme ils l’ont fait de celui de Jean-Luc Mélenchon depuis quelques mois ou de celui de Chavez au Venezuela. Terme pratique et discriminant qui évite toute analyse. Or, ce qui caractérise à la fois Berlusconi et Grillo ce sont (comme Le Pen et Mélenchon en France) deux expressions de la fin souhaités du bipartisme issu de l’après-guerre. Sortons des anathèmes et raccourcis et tentons d’analyser ce que recouvrent ces votes et un mouvement mondial évident.

   L’ancien monde, celui de l’après-guerre, de la fin de l’époque coloniale, du tout pétrole, des trente glorieuses et de la génération du Baby-boom a donné naissance partout dans le « monde développé » (que l’on peut raccourcir à celui de l’OCDE) à un alternance de plus en plus rapprochée entre une gauche sociale-démocrate et une droite tantôt gaulliste, tantôt chrétienne, tantôt sociale. La fin du communisme et son ralliement à la sociale-démocratie dans bien des endroits a marqué une époque de transition (les années 90 à 2010) où le rapprochement idéologique entre les deux grands partis provoque des alternances de rejet des gouvernements en place plutôt que d’adhésion. Face à ce problème, les peuples se réfugient alternativement dans le vote protestataire (montée des populistes bruns), dans l’apolitisme et la montée de la société civile. Ces pertes de repères ont commencé à se cristaliser au tournant des années 2010 dans des formes politiques originales que représentent le M5S, Syriza ou le Front de Gauche sans que ses membres sachent encore quelle formule sera la plus efficace pour faire tomber les fonctionnements anciens sans entrer dans une stratégie de type anarchiste (refus de participer à la vie politique bourgeoise).

   Ici le vote italien est sans doute l’expression la plus aboutie et la plus importante numériquement (le M5S revendique 100.000 adhérents) de ce phénomène qui peine à s’organiser en Espagne (Indignados), aux Etats-Unis (Occupy…) ou même en France (le Front de Gauche vise à cette alliance hétérogène entre partis ancienne formule et société civile). Ce que le Front de Gauche préconise avec le passage à une sixième République est une expression « classique » d’une révolution sociétale à laquelle aspire une part grandissante des peuples par le renversement des anciennes hiérarchies et la crise majeure de la démocratie représentative. Le refus de Beppe Grillo de voter la confiance à un gouvernement italien quel qu’il soit n’est pas un refus de participer mais une mise sous tutelle des peuples des anciennes organisations partisanes faites d’alliances et de trahisons. Ce qu’il dit c’est : le peuple prête mandat à un élu mais peut reprendre ce mandat quand il le souhaite ; ce qui importe ce sont les décisions, pas la couleur ou le drapeau.

   C’est ce qu’avait vaguement tenté d’exprimer François Bayrou en France en 2007 par sa proposition floue d’un gouvernement transpartisans. Il avait alors sans doute été rattrapé par sa frilosité à affirmer plus clairement ce dépassement assumé... C’est ce que devra probablement faire le Front de Gauche en sortant d’une lecture sans doute encore trop « ancien monde » et son clivage « gauche/droite », s’il veut un jour rallier une majorité d’électeurs sans avoir à passer par des alliances avec la sociale-démocratie française qui ne voudra sans doute jamais admettre sa fausse route. Ce que démontrent les dernières législatives grecques et italiennes par l’émergence extrêmement rapide de forces politiques (et de candidats) totalement neuves au niveau de partis majoritaires c’est bien ce retournement, l’inutilité d’en passer par de longues et dangereuses alliances (l’ancien monde) lorsque le programme est clair et répond aux attentes des populations.

3 – Un clivage générationnel historique.

   Pratiquement pas exprimé dans les journaux, la rupture de plus en plus consommée entre la génération du baby-boom qui a construit le monde dans lequel nous visons, qui dirige les Etats et oriente la protection sociale, risque fort si l’on ne l’admet pas, d’exploser à la figure de nos démocraties avec des effets bien plus terribles que la « guerre de civilisation » et les xénophobies orientées qui s’installent depuis 30 ans sur le continent européen. Car les évènements récents démontrent ce conflit encore larvé car non assumé, non dit par les médias. Ainsi le décortiquage fondamental entrepris par Alternatives économiques au lendemain de la victoire de Sarkozy en 2007 indique la clé du scrutin et du quinquennat passé: les retraités ont fait élire un homme chargé de faire financer leurs pensions par plus de travail. Les différentes réformes des retraites entreprises par les gouvernements Balladur, Raffarin, Fillon et bientôt Ayrault n'ont jamais touché les pensionnés actuels mais les travailleurs d'aujourd'hui. La question de la dépendance est fréquemment repise sur le devant de l'actualité politique quand les problèmes de la jeunesse sont souvent la dernière roue du carosse... C'est sans doute à l'aune de cette analyse que le candidat Hollande a axé sa campagne sur les jeunes. Grande vision de communication et de politique si elle venait à être concrétisée. Mais lorsque l'on connait le vote jeune (de gauche et abstentionniste) et le vote ancien (modéré et mobilisé), sans parler de la représentation des classes d'age au Parlement et dans les différentes assemblées politiques, il est guère probable que ce slogan ne reste pas un slogan.

   En italie, en Espagne, aux Etats-Unis (dans une moindre mesure) c'est cette hiérarchie de l'age qui est combattue. Ce n'est pas un hasard si ces nouveaux mouvements placent internet à une place de choix. Si l'on considère que le patrimoins accroit en vieillissant et que les idées radicales ont tendance à s'émousser, il n'est guère surprenant que l'ancien monde politique s'interface avec le clivage générationnel. Or nous sommes à un point de rupture historique au sein de nos sociétés. La construction de l'Etat providence mise a mal par la "crise" économique et le chômage de masse impose des réformes. Or la quasi totalité des réformes entreprises visent à conserver les acquis de certaines classes. Aujourd'hui qui finance les retraites? Qui finance le système de santé (dont la "consommation" accroit naturellement avec l'âge)? Un élément de réponse: les retraites ne financent pas aujourd'hui la CSG...

   Il ne s'agit pas ici de cibler une classe d'âge mais d'alerter sur un conflit qui surviendra a coup sur si l'on ne s'attaque pas dans la justice à des problèmes de fonds qui trouvent leur essence dans un individualiste alimenté depuis longtemps par les politiques publiques. L'égalité et le soutien intergénérationnel de notre Etat-providence ne sont depuis longtemps plus que des affichages. Si nous n'y prenons pas garde nous verrons fleurir des votes clivants rejetant l'autre.

Que nous enseignent ces situations extérieures sur le contexte particulier français ?

   Tout d’abord, si le mouvement est résolument mondial et ses causes transposables, dans cette globalisation qui a perdu de vue le but du progrès (l’amélioration de la vie humaine), le temps politique reste spécifique à chaque Nation. La France a la double particularité d’avoir eu un Parti Communiste puissant (comme en Italie) et qui reste lié à son passé (les figures du Front Populaire, de Jaurès ou du Conseil National de la Résistance), ainsi qu’un très précoce et organisé mouvement d’extrême-droite instrumentalisé comme parfait épouvantail par les forces de droite comme de gauche depuis trente ans. L’existence de ces deux forces a permis de maintenir plus qu’ailleurs le fonctionnement historique entre deux idéologies antagonistes, limitant l’émergence de puissants mouvements citoyens. Si la Présidentielle de 2007 a laissé penser à la disparition de cet extrême-droite par aspiration sarkozyste, la dernière échéance nationale a montré avec brutalité que c’est l’inverse qui va se produire dans un avenir relativement proche. Cette fusion a déjà eu lieu en Italie sous l’autorité de Berlusconi avec la Ligue du Nord. A gauche, le Parti socialiste français est longtemps (jusque sous le gouvernement Jospin en 2002) resté attaché aux valeurs socialistes et populaires, alors que les travaillistes britanniques donnaient le La du social-libéralisme blairiste, que le SPD allemand se détachait définitivement des aspirations de la RDA avec l’Agenda 2010 et que Romano Prodi aspirait les anciens communistes en assumant un centre-gauche plus ou moins libéral. En sommes, notre pays est en retard sur les deux virages de la Droite chrétienne et de la social-démocratie. Ce qui peut expliquer le maintient très puissant d’un pouvoir social-démocrate aux législatives de 2012.

   Mais le temps s'accélère et les schémas politiques sont en train de changer, via notamment le processus de "normalisation" du FN. Le bloc droite/gauche de 2000 a explosé et l'on retrouve des écologistes libéraux comme des centristes sociaux. La psychologie du vote prends plus de temps à assimiler ces changements, mais là aussi, l'extrême rapidité de la disparition du PASOK en Grèce et l'émergeance en Italie d'un parti aussi vieux que le Parti de Gauche, le M5S aujourd'hui premier parti de la Botte en suffrages donne une indication précise de ce qui risque de se passer lors des échéances de l'an prochain. La question principale qui reste est de savoir si le FN aura été suffisament dédiabolisé pour autoriser un vote massif et si le Front de Gauche parviendra à maintenir son alliance. Le positionnement de ces formations vis a vis de l'Europe sera une clé essentielle. la présidente du FN l'a bien compris en demandant dès a présent un référendum sur la sortie de l'UE.


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