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Laurent Obertone contre le reste du monde

Par Copeau @Contrepoints

Après de longues semaines d'omerta dans les médias mainstream, la France Orange Mécanique de Laurent Obertone fait scandale. Analyse raisonnée d'un best-seller iconoclaste.
Par Pascal Avot.

Laurent Obertone contre le reste du monde

Qui est Laurent Obertone ?

On s'en fout : l'anonymat est un droit. Le pseudonyme aussi. La liberté d'écrire sous un masque pour échapper à ses adversaires n'est ni discutable, ni négociable, sans quoi l'idée même de dissidence est en grand danger.

Que dit Laurent Obertone ?

Que la France s'ensauvage. Obertone fait un constat sombre et pessimiste à partir de données qui sont soit fiables, soit probables, à peu de choses près. Il ne semble pas que ceux qui l'attaquent aient une seule fois détruit en bloc ses sources, pas plus que son argumentation. La question n'est pas chez lui la matière, mais l'interprétation. En fait-il trop ? Essaye-t-il d'être vraiment objectif dans son propos, ou bien force-t-il le trait pour aboutir à l'expressivité de la caricature ? À quoi il faut, de bon sens, répondre : peu importe. Si Obertone veut être le Cioran, le Céline ou le Nietzsche du journalisme contemporain, pourquoi pas ? Il est évident qu'Obertone mente beaucoup moins au sujet de la criminalité en France que la masse de nos politiciens. J'en veux pour preuve que ses lecteurs parmi les policiers trouvent son bouquin fidèle à la réalité. C'est un signe. Si l'on veut juger Obertone, jugeons-le donc sur son style et sur son projet, et n'allons pas nous scandaliser s'il arrange des statistiques globalement vraies comme il l'entend. Son travail n'est pas moins journalistique que la plupart des enquêtes présentées dans les grands médias. Son anthropologie est conservatrice et sabre l'antiracisme sans faire de prisonniers, certes, mais elle n'est pas plus fasciste que celles de De Gaulle ou de Churchill. Ses raisonnements en équilibre entre la sociologie et la philosophie ont par moments la belle densité d'écrits dissidents. L'électricité inhérente à la France Orange Mécanique, son urgence, sont excitantes. Pourquoi snoberait-on un tour dans les montagnes russes ?

Comment écrit Laurent Obertone ?

La France Orange Mécanique est un essai désordonné. Les coqs-à-l'âne sont innombrables, les chevauchements de thématiques permanents, et l'on se perd très vite dans un labyrinthe fait de deux éléments démultipliés par de multiples effets de miroir : d'abord les faits et chiffres eux-mêmes, classés parfois brillamment par Obertone, puis leur interprétation anthropologique. Sur les faits et les chiffres, Obertone écrit comme un journaliste. Mais ses synthèses nerveuses et inquiétantes se situent dans une zone intermédiaire entre l'analyse libérale, l'anarchisme de droite et le pamphlet sécuritaire. Si bien qu'on ne sait jamais trop qui parle. Certains moments de son texte sont franchement inspirés – les pages sur le fonctionnement des médias mainstream sont splendides –, d'autres très pauvres, comme l'interminable énumération de policiers mordus par des forcenés. La lecture est distrayante et bousculante, on ne s'ennuie pas, la candeur en nous prend des coups salutaires. La France Orange Mécanique est tout sauf banal et tout sauf politiquement correct. Facho ? Pas que je sache. Une phrase bizarre sur la franc-maçonnerie, m'a-t-il semblé noter, mais pas de quoi s'évanouir quand on a aimé Jean-Edern Hallier. Il est urgent de lutter contre la sensiblerie littéraire, et des insolents de la trempe d'Obertone ont toute leur place dans le paysage. On en manque.

Laurent Obertone contre le reste du monde
Pourquoi Laurent Obertone écrit-il ?

Là est la question. Celle qui, malgré l'admiration qu'on peut avoir pour certaines parties de son livre, revient inlassablement, et qui découle logiquement de son anonymat. Elle se traduit ainsi : Obertone roule-t-il pour une extrême-droite, quelle qu'elle soit ? La question devrait ne pas se poser, et l'on devrait ne parler que de son livre, de sa valeur documentaire ou littéraire, ou bien leur dénier toute existence (par exemple, en produisant de manière raisonnée et systématique les chiffres contredisant les siens : pourquoi n'est-ce toujours pas fait ?). Mais puisque la critique entière se la pose, embrayons-lui le pas et étudions le problème. Deux solutions. Soit Obertone est indépendant, mais alors tout va bien et l'on ne saurait s'en plaindre. Son livre est ce qu'il est, on l'aime ou pas, on le contredit ou pas, point final ; ce que dit Obertone n'est en aucune manière, dans un tout autre genre, plus extrémiste que ce que hurle Mélenchon. Soit il est effectivement une torpille de telle ou telle tendance extrémiste, et il convient encore d'en fournir au moins une preuve claire et nette. Rien de ce que j'ai lu à ce sujet n'est probant. La vie est ainsi faite : on finira par savoir qui est Laurent Obertone. Je l'ai rencontré pendant deux bonnes heures. Je n'ai détecté en lui ni identitaire, ni lepéniste. Mais je peux m'être trompé. Une chose est certaine : personne ne voudrait d'un pays où Obertone serait censuré par la loi, qu'il soit libéral ou pas. Réac ou pas. Sécuritaire ou pas. Identitaire ou pas. Lepéniste ou pas. Anarchiste de droite ou pas. Ultra-pessimiste ou pas. Manipulé, manipulateur, ou ni l'un ni l'autre. Etc. Les démocrates les plus sensés savent que le jour où Le Pen et Mélenchon seront empêchés de prendre la parole, ce pays sera fini. On ne fait pas une nation en bâillonnant un citoyen sur trois... et des esprits comme Houellebecq ou Dantec au passage.

Pour conclure, si une telle chose est possible

Il est essentiel de faire la part des choses entre le texte incriminé et la forme que prend la communication de son auteur et de son éditeur. Le livre est au vitriol, mais sans excéder les limites d'un authentique pamphlet. Le propos est énervé, mais sans appel à la violence – ni citoyenne, ni étatique. En revanche, le marketing soigné de la France Orange Mécanique (titre, couverture, numérotation des chapitres à l'envers, style hardcore des droits de réponse dans la presse) et la stratégie suivie tout au long de l'affaire par Ring, maison hyperréactive et aimant plus que tout déranger, semblent indiquer une volonté de s'imposer, assumée et affirmée. C'est un choix qui permet de se faire remarquer, de vendre beaucoup, d'embêter l'establishment médiatique, toutes choses fort peu condamnables – à moins d'être un fanatique des Éditions de Minuit, ce qui n'a rien d'obligatoire. Il y a bien un péché mignon d'Obertone et de Ring : ils sont gourmands. Il veulent tout, la célébrité, la polémique, le délicieux stress d'être pourchassé par le mainstream, de clasher tel ou tel groupuscule ennemi, et ils sont prêts à déraper pour réaliser ces rêves. Peut-être est-ce là ce qui agace le plus leurs contradicteurs : Obertone et Ring sont terriblement téméraires et diablement efficaces. Chacun décidera en son âme et conscience si la thèse d'Obertone mérite tout ce tapage, et s'il est légitime pour le générer. Il est certain, en tout cas, que la presse française n'est pas légitime pour l'en empêcher. Du reste, elle n'y arrive pas. Ce qui a fait le succès de ce requiem pour la paix civile n'est ni l'argent, ni le pouvoir, mais l'arme dissidente par excellence : le bouche-à-oreille, contre lequel il n'existe aucun antidote. Qu'Obertone soit une star ou un anti-héros, il est parmi nous. "On a vu mieux !", diront les fans de Arendt et de Soljénitsyne. "Et on a vu tellement pire !", ajouteront-ils s'ils sont lucides. "Sorry if we didn't bother you", se plaisait à lancer le mouvement pirate Anonymous aux censeurs de tout poil, du temps de sa gloire chaotique : "désolés si nous ne vous avons pas choqués". Laurent Obertone pourrait reprendre ce mot d'ordre à son compte : il annonce d'ores et déjà que son prochain livre sera encore plus explosif que la France Orange Mécanique. La provocation est une vocation.

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Lire aussi : La France Orange Mécanique, a scanner darkly


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