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La blessure

Par Montaigne0860

J’entends très bas dans mon souvenir la lame pure du scalpel qui mord dans ma peau en crissant gravement ; la mastoïdite se vide ; il observe, aspire le liquide mortel, lève les yeux vers l’anesthésiste, sourit de son exploit vif, tranquille, découpe subtile derrière l’oreille ; j’entrevois la satisfaction du jeune chirurgien égaré dans la petite ville qui fit ce soir-là une de ses premières incisions réelles, la main déjà sûre ; il goûte longuement dans la nuit de mai le silence et sa réussite ; sans lui j’étais mort. Le tempo était bon, l’espace muet du bloc opératoire l’entoure fermement, c’est son lieu d’élection ; il se penche enfin sur la blessure béante, pose un drain, recoud longtemps, ôte ses gants, me regarde dormir, sourit.

Je le revois trois jours plus tard debout dans son bureau, il doit avoir à peine vingt ans de plus que moi, je crois qu’il ne porte pas la blouse traditionnelle, j’ai le souvenir d’un costume trois pièces écossais, sans cravate, il sourit encore, la lumière du printemps fait un superbe contrejour illuminant ses cheveux blonds, le silence lui sied, puis c’est une musique sourde, voix de basse solide comme les collines où j’ai parfois connu le bonheur d’être seul.

Il apparaît fier de lui, me saluant comme on le ferait d’un ami et me foudroyant d’un « Monsieur », le premier de ma vie, il me tend la main avant même d’examiner la blessure, ses doigts magiques assouplissent mes petites phalanges tendues, provoquant de sa paume large un afflux de sang à mon corps tout entier. Je serre longtemps. Sans cette main ma destinée eût glissé dans la barque silencieuse jusqu’au fond du Tartare.

Si je suis un homme, j’ai honte de mon pyjama rayé, du pansement énorme sur mon oreille droite et j’en viens à me demander si ma plus profonde douleur, la plus brutale, ne vient pas de cet homme qui me vouvoie, m’appelle Monsieur, fait tant d’efforts pour me marquer son respect, alors que dans cette enveloppe misérable j’en parais si peu digne. J’entends la voix de mes parents… que c’est un jeune prétentieux, qu’il se fait des mille et des cent sur le dos des pauvres, qu’il a une voiture de sport… ce dont ils sont sans doute le plus jaloux, d’autant qu’il est connu depuis son arrivée dans la petite ville pour ses excès de vitesse. Ma fantaisie les entend suer la rancune en dévidant des monstruosités d’ingratitude alors qu’il vient de me sauver la vie… et c’est à cet instant que j’entends avec netteté le scalpel me trancher derrière l’oreille. Silence.

Sa compagne qui m’a anesthésié lors de l’opération fait un retour fulgurant dans ma mémoire, ses lèvres vermillon murmurent doucement, berceuse, berceuse, tant de douceur, elle a les yeux gris bleu de la nuit claire et je m’endors douloureux serrant dans ma poitrine les traits veloutés de son profil, la courbe du menton taillant audacieusement dans l’air stérile une présence que je garderai à jamais, comme ses trois grains de beauté sur la joue, points de suspension de mon destin, et les boucles de jais buissonnant au devant de son front qui suscitent le baiser. Je m’endors de ce trop plein de beauté, je m’endors d’elle qui presse sur la seringue, faisant disparaître d’un coup la douleur qui me taraudait depuis des jours et me semblait durer depuis des années.

Il met ses gants, m’invite à m’asseoir, s’approche, commente l’opération, écarte avec précaution les bandelettes et les sparadraps qui grincent contre mon oreille ; il sait que je souffre de mes chairs effleurées, me parle d’un ton léger presque enjoué :

-  Vous avez joué de malchance, c’est un curieux hasard, vous alliez faire votre communion solennelle le lendemain, c’est bien ça ?

Je risque un « oui » qui me fait mal. Il s’excuse, dit que c’est de sa faute, qu’il n’aurait pas dû m’interroger. Silence.

- Ne parlez pas, dit-il. Vous en voulez sûrement à la destinée et vous avez raison… Ah oui, cela s’arrange déjà, en trois jours c’est devenue une plaie saine. Vous m’entendez certainement mieux sans pansements ? Bougez votre main droite de haut en bas pour me dire oui.

Je fais aller ma paume vers le bas.

- Dès que je vous fais mal agitez votre main gauche.

J’entends des crissements dans le crâne, mais ce n’est pas vraiment une douleur. Il m’explique qu’il m’a remis du produit, dit un mot que je ne comprends pas, puis repasse devant moi, me regarde en se penchant en avant pour voir mon visage. J’entends alors, venue d’ailleurs, une voix grave, fleuve de mots dans une langue inconnue, du français quand même, je n’en suis pas sûr. Je l’interroge sur ce qui me paraît être des hurlements. Il prend un air sombre.

- C’est la radio. Tout le monde à l’hôpital est pendu au poste. Et je vous ai ôté le pansement donc vous l’entendez peut-être plus nettement. (Il est accroupi devant moi)

- C’est qui ? C’est quoi ?

- Un général vient de faire un coup d’état.

- Chez nous ? Qu’est-ce que c’est un coup d’état ?

- Pas grave. Ne vous en faites pas. Vous interrogerez vos parents. Votre opération est plus importante que ces choses là… même pour moi, c’est vous dire ! Je vais essayer de vous trouver une chambre parce que dans la salle commune ils doivent vous faire mal avec la radio à fond et les parlottes.

- C’était ça ? Je croyais que c’était un cauchemar. Ça me faisait tellement mal ! Cette voix grave là qui dit des mots que je ne comprends pas. Ça résonne comme des grattements de contrebasse désaccordée, horrible.

- Vous êtes musicien ?

- Oui, j’écris une histoire de la musique.

- Ah bon ? ! Et vous écriviez sur qui là ?

- Je viens de finir Mozart et Beethoven. Mais j’ai eu du mal. Et puis il y a eu la retraite de communion et mes douleurs à l’oreille, j’ai dû m’arrêter.

- Vous allez pouvoir reprendre assez vite. En tout cas je vous félicite. C’est merveilleux. Quant au général là, essayez de ne pas trop écouter. C’est votre oreille qui amplifie les sons. C’est normal. Ça gronde.

Il glisse alors négligemment en arrangeant le nouveau pansement :

- Vous n’avez pas eu de chance, la communion ratée et puis votre histoire interrompue…

- Oh, la communion c’est moins important que la musique. Dieu… je m’en fous un peu.

Il rit et me demande tout en appliquant les nouvelles bandes sur mon oreille si je voudrai bien un jour lui montrer mon histoire de la musique. J’attends qu’il ait terminé le pansement, et lui dis qu’elle est loin d’être finie que je fais ça en attendant.

- En attendant quoi ?, dit-il en se reculant comme un peintre qui examine son tableau.

Je ne dis rien. Il n’insiste pas, ôte ses gants et dit seulement en me tendant la main :

- Ah j’oublie le plus important, ne vous en faites surtout pas, l’opération a réussi, vous allez pouvoir entendre bientôt la musique comme avant ! On se reverra avant votre sortie et, en attendant, essayez de ne pas trop vous agiter avec cette histoire de coup d’état. Pensez plutôt à votre histoire de la musique !


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