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Après Merah: quand Manuel Valls marche sur des oeufs

Publié le 13 mars 2013 par Juan
C'est un débat sans fin que d'aucuns alimentent régulièrement avec gourmandise. De l'affaire Merah à la capture d'une poignée de djihadistes français au Mali, la question brûle quelques lèvres: Comment interpréter politiquement le terrorisme islamique quand ce dernier est commis par des citoyens français ? Ce débat est vicié, difficilement assumable sans heurts ni passion. Et évidemment, Manuel Valls, ministre de l'intérieur, a quelque chose à dire.

Chiffon rouge...
L'affaire Merah est un bel exemple. Elle a été réactivée dans l'actualité de la semaine à cause du triste premier anniversaire des meurtres de soldats, d'un professeur et de trois élèves d'une école juive à Toulouse. A l'occasion, Manuel Valls, en semi-retraite médiatique depuis l'automne, intervient sur deux terrains: l'enquête interne sur l'(in)action des forces de renseignement; et la valeur symbolique que l'on veut attribué aux crimes et à la personne de Mohamed Merah.
Sur le premier point, les anciens premiers flics de France de Nicolas Sarkozy sont sous le coup de nombreuses accusations. L'enquête a déjà produit quelques résultats: Merah n'aurait jamais été recruté par la DCRI. Une déclassification en plusieurs étapes est en cours.
Le second sujet est plus épineux. Manuel Valls évoque un « ennemi de l'intérieur. » Il insiste sur « un terrorisme qui est né dans notre pays, qui est né dans nos quartiers ». Dans la bouche d'un ministre qui se prétend de gauche, l'expression fait tâche. A droite, Valls énerve car il désinstrumentalise nombre de thèmes électoraux que les Sarko-fans ou le Front National aimaient à agiter contre la gauche. Lundi dernier, un exemple de cet agacement fut encore donné par cette déclaration de Claude Guéant, invité par France Inter: « son succès notamment auprès de l’opinion, repose sur un discours qui n’est pas de gauche » déclara-t-il, grimaçant. La prolifération d'articles plus ou moins nauséabonds à l'encontre de Valls dans la fachosphère est un autre exemple de cette nervosité anti-vallssienne.
A gauche, on trouve que les propos de Valls sont souvent trop à droite, et notamment ceux consacrés à l'après-Merah. Bien sûr, on pourrait dire que la République a toujours et encore eu nombre d'ennemis de l'intérieur, une gigantesque coalition des anti-, plus ou moins puissante au fil de ces dernières 230 années. Mais Valls sort l'expression dans un contexte qu'il n'ignore tendu. C'est comme un chiffon rouge agité devant tous ceux qui le détestent déjà. A gauche, cette interprétation Vallssienne dérange. "Pourquoi ne pas admettre, un an après les meurtres en série perpétrés par ce fanatique, que l'affaire Merah révèle l'impuissance des politiques menées jusqu'alors, et prendre à contre pied l'idéologie Jihadiste en rappelant les valeurs de la République, en tenant des discours qui rassemblent, plutôt que de diviser ? " s'indigne ainsi Steff.
Valls ferait du Sarkozy ? Pas tout à fait, mais il joue avec un mauvais feu. Il marche encore sur le fil d'un rasoir qui finira par le couper.
L'autre chiffon que le ministre s'est empressé d'inutilement agité est cette absurde idée de sanctionner la consultation de sites internet prônant le terrorisme. Juste après les assassinats commis par Mohamed Merah il y a un an, Nicolas Sarkozy nous avait sorti ce gadget inutile. En novembre dernier, Valls se déclare "pas opposé" à la création d'un délit de consultation de sites terroristes.
... ou pas ?
Ces derniers jours, le ministre devait également commenter la capture de quelques djihadistes français au Mali.
Le ministre ne stigmatise pas l'Islam. Bien au contraire, il exonère l'Islam: « Il y a aujourd'hui une crise d'identité que vivent un certain nombre de ces jeunes, qui peut les conduire au pire. (...) La réponse ne peut pas être uniquement policière; ça doit être une réponse de toute la société. »
Il appelle les autorités religieuses et ses croyants en renfort. Et réduit ces apprentis djihadistes à des marginaux, une  « poignée ». Dimanche dernier sur BFM TV, il ne dit pas autre chose: «Mais nous le savons, il y a des réseaux, des groupes, il peut y avoir des filières quand il s'agit d'acheminer des apprentis jihadistes, hier en Afghanistan ou au Pakistan, aujourd'hui ils sont plusieurs dizaines en Syrie, mais aussi pour une poignée d'entre eux en Somalie, au Yémen ou au Sahel. Ca reste évidemment préoccupant
Il fait tout autant le lien entre ces dérapages fanatiques et le contexte social que n'importe quel chantre de la gauche impeccable:
« Il y a un antisémitisme qui est né dans nos quartiers populaires (...) Cette haine est d'abord venue de l'extrême-droite, mais depuis quelques années, et on l'a trop souvent nié, elle est aussi un élément de l'identité de groupes radicaux liés à un salafisme, qui veulent prendre possession de nos quartiers (...) qui connaissent la crise et la précarité » Manuel Valls, 10 mars, BFM TV
Alors, tout va bien ? Non. Le sujet reste explosif. Nous sommes pourtant sortis du sale débat identitaire lancé en novembre 2009, prolongé jusque dans la campagne de 2012 par l'homme de l'ombre Patrick Buisson. celui-là était posé pour cliver, opposer, stigmatiser. La même année, la mayonnaise Marine s'est aussi révélée indigeste, même si elle séduit jusqu'à un vingtième de l'électorat. Mais ce n'est pas suffisant.
D'aucuns tentent de resservir le couvert, c'est-à-dire assimiler l'action terroriste de quelques prétendus djihadistes français comme l'une des preuves d'incompatibilité de l'Islam avec la République. C'est grave. Manuel Valls marche donc sur des oeufs.
Au moins en a-t-il conscience.
Crédit illustration:  « Terroristes, les 7 piliers de la déraison », par Marc Trévidic, JC Lattès, 18 euros.

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