S comme Séries

Par Clementinebeauvais @blueclementine
'Les séries, sérigolo.' 'Les séries, séridicule.' 'Les séries, sérien.' 'Les séries, sérépétitif.'
Autant d'idées reçues qui font sérisser les poils des bras. Il est temps, mes chéris, de parler sérieusement des séries. Pour réduire un peu la taille de l'entreprise, il s'agira seulement ici des séries dites 'épisodiques', c'est-à-dire qu'on peut lire dans n'importe quel ordre, et dont il peut y en avoir deux ou trois ou cinquante livres - type Club des Cinq. La série type Harry Potter, dont les livres forment une intrigue générale cohérente, n'est pas l'objet de ce billet. 

oui, j'illustre cet article...


La série épisodique a longtemps été un type de littérature jeunesse très déconsidéré... et pourtant absolument omniprésent. Le concept de série, en littérature, est vieux comme le monde (à 4,5 milliards d'années près). Charles Dickens, Eugène Sue, Arthur Conan Doyle et leurs poteaux publiaient leurs romans et nouvelles en feuilletons dans des journaux - pas forcément des séries, mais c'est un principe similaire.
De nos jours, les éditeurs ont constamment soif de séries. Car les lecteurs en raffolent. Mais voilà, môsieur-mâdâme le/la critique littéraire n'aime généralement pas ça. Et pourquoi donc?

...avec mes séries préférées...

Eh bien, malgré cet héritage que l'on trouve prestigieux a posteriori, la série a toujours souffert d'un manque de prestige. Le roman-feuilleton n'avait pas à l'époque de titre de noblesse. Et puis au XIXe siècle, les séries pour enfants ou adolescents, c'étaient surtout des livres très cheap, dont les si bien nommés penny dreadful, des 'Chair de Poule' avant l'heure: des aventures extraordinaires et fabuleusement formulaïques imprimées sur papier tout moche et vendus au modeste coût - vous l'aurez deviné - d'un penny aux ados désoeuvrés pré-YouPorn.

...parce que c'est mon blog...

L'adulte intellectuel et cultivé reniflait déjà avec dédain, mais ça ne s'est pas arrangé avec l'arrivée des comics, des interminables séries de science-fiction, des 'livres dont vous êtes le héros', et maintenant des webcomics, ces formes de littérature sérialisée qui à leurs époques respectives ont été perçues comme de la sous-littérature - surtout qu'en parallèle, la littérature dite 'de gare', pour adultes, est également très portée sur la sérialisation.
Le 'one-shot', que ce soit pour enfants ou pour adultes, est toujours apparu comme plus évolué, plus développé, peut-être parce qu'il contient sa fin en lui-même. Il se suffit à lui tout seul; il ne dépend pas de ces procédés vulgaires que sont le cliffhanger, le comique de répétition, le pathos, le 'la suite au prochain numéro', et surtout la séduction du lecteur comme consommateur vorace, boulimique, incapable de résister à l'envie d'acheter le prochain bouquin de l'interminable série.

...et jfais cque jveux d'abord...

Un certain nombre de critiques en littérature jeunesse trouvent que les séries pour enfants ont plusieurs caractéristiques qui empêchent, selon eux, une expérience de lecture sophistiquée chez le jeune lecteur:
  • l'identification, aïe! avec un ou plusieurs personnages récurrents.
  • l'habituation à des intrigues de forme similaire et répétitive, généralement caractérisés par un retour au statu quo
  • l'alternance constante d'énigmes et de solutions (une intrigue secondaire est résolue, une nouvelle se prépare), faisant de la lecture une activité à 'remplir' de mini-manques et de mini-gratifications
  • un manque d'audace et de créativité esthétique et idéologique
  • une lecture de la vitesse et de l'immédiateté
  • une dépendance extrême quant aux demandes du lectorat, du marché, et de nos jours de la télévision et du cinéma
  • une accoutumance, pour l'enfant-lecteur, à une consommation excessive de produits culturels superficiellement satisfaisants mais 'vides' de sens
  • une absorption totale du lecteur dans une littérature 'échappatoire', du domaine du fantasme

...alors ferme ta boîte à camembert

Et j'en passe. Elle est habillée pour l'hiver, là, la série...
J'espère que vous vous doutez bien que je ne pense pas un mot de tout cela (après la thèse, l'antithèse). Enorme consommatrice de séries étant petite, et maintenant auteure de série avec ma petite Sesame Seade anglaise qui est entre Fantômette et Fifi, je pense que les séries ont eu une influence incommensurable sur mon développement en tant que lectrice et écrivain.
La beauté de la série, c'est par-dessus tout l'équilibre au millimètre entre répétition et changement, entre confort et surprise. C'est ce qui fait qu'on détesterait que le Petit Nicolas ait une petite soeur, car ça changerait toute la configuration de la famille, mais qu'on est bien contents qu'il retrouve de temps à autre Marie-Edwige pour pimenter ce microcosme de petits mecs.
C'est ce qui fait que Ficelle et Boulotte sont exactement les mêmes, mais parfaitement renouvelées, à chaque nouveau Fantômette. Elles nous font hurler de rire avec de nouvelles blagues, mais leur caractère propre reste inchangé. C'est ce qui fait que Babar et sa famille peuvent partir pour de longues aventures exotiques, mais qu'on sait toujours qu'ils vont rentrer à Célesteville sans rencontrer les éléphants-caillera de Gilles Bachelet. C'est l'alliance littéraire du danger et de la sécurité.
Et en tant que lecteur et auteur-en-formation, ça n'a pas de prix. La série permet d'observer avec une précision extrême les degrés possibles de variations linguistiques, narratives, esthétiques, etc., et leur interaction avec les éléments 'stables'. Beaucoup de grands auteurs, inspirés par ce format, commencent par 'inventer' des récits qui sont simplement de nouveaux épisodes de la série de quelqu'un d'autre avant de 'passer' à leurs propres histoires. Par exemple, Sartre, moi, et E.L. James, l'auteure de Cinquante Nuances de Grey. Des grands auteurs, je vous dis.
Et puis la série répond à sa façon à un besoin dévorant qu'a l'enfant de comprendre dans les moindres détails les mondes fictionnels qui lui sont offerts. Un besoin qui persiste, d'ailleurs, chez les fans adultes de littérature de genre. L'enfant-lecteur semble vouloir connaître avec précision les univers dans lesquels il se plonge, d'en comprendre les rouages, il veut des cartes, des descriptions de personnages, des 'biographies' en bonus - toujours plus.
Cette soif de détail, d'exploration, elle est très visible dans la capacité apparemment infinie qu'ont les enfants à relire et rerelire et rererelire les mêmes livres. Je me souviens de l'exaspération de ma mère - "Mais combien de fois tu l'as lu, celui-là?". C'est une pulsion qui je pense n'a rien de problématique, bien au contraire: à mon avis, elle exprime la curiosité somme toute assez saine qu'a l'enfant d'aller au fond des choses, de 'quadriller' entièrement le monde pour mieux le comprendre.

la mienne! ben oui hein

Car les enfants font ça à longueur de journée - essayer de comprendre comment leur monde fonctionne, quels en sont les paramètres, c'est un réflexe, un besoin. La série, je pense, propose, comme la relecture, un moyen de saisir un monde de manière aussi exhaustive que possible.
Et de s'y perdre, peut-être, mais d'y trouver aussi au passage une méthodologie inconsciente et très sophistiquée de décodage des personnages, du style, des intrigues, de la fiction, en somme. Une sophistication qui ressortira peut-être quarante ans plus tard en Nausée, en Sesame Seade, ou en Cinquante Nuances de Grey.
Bon, vous aurez compris que c'est un sujet qui me passionne, donc j'arrête là sinon on n'est pas couchés. Et comme je suis sûre qu'il y a des lecteurs/trices et auteur/es de série parmi ceux et celles qui sont arrivé/es au bout de ce billet, dites-moi donc en commentaire - qu'est-ce que vous aimez particulièrement dans les séries? Lesquelles sont vos préférées? Qu'est-ce qui vous attire dans la lecture ou l'écriture ce type de littérature? Dites-moi donc, ça m'intéresse.
On reprend vendredi avec un T comme Temporalité!