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(NOR) Hellfjord, saison 1 : une jubilatoire comédie férocement noire et décalée

Publié le 14 avril 2013 par Myteleisrich @myteleisrich

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On associe souvent le dynamisme des séries nordiques aux fictions policières, même si la danoise Borgen, la norvégienne Koselig Med Peis ou, actuellement sur Arte, la suédoise Äkta Människor (Real Humans) démontrent que les pays scandinaves savent aussi proposer d'intéressantes fictions dans d'autres genres. Cependant toutes ces séries ont pour point commun d'être des dramas. Le sériephile curieux est donc logiquement amené à s'interroger : qu'en est-il des comédies nordiques ? Ont-elles aussi des particularités qui les font se démarquer et une tonalité qui saura conquérir les téléspectateurs par-delà leurs frontières ? La plus notable que j'avais eu l'occasion de voir jusqu'à présent est la marquante trilogie islandaise Næturvaktin, Dagvaktin, Fangavaktin, à l'humour noir, abrasif, souvent désespéré. Mais cette semaine, c'est une autre brillante comédie que j'ai pu visionner : direction la Norvège !

Hellfjord a été diffusée sur la NRK à l'automne 2012 (à partir du 9 octobre). Sa première saison compte 7 épisodes d'une demi-heure chacun environ. A l'écriture de cette fiction pour le moins atypique, on retrouve Tommy Wirkola et Stig Frode Henriksen (à l'origine de la comédie horrifique avec des zombies nazies, Dead Snow), ainsi que Zahid Ali (qui joue également le rôle principal de la série). Parmi les sources d'inspiration diverses, il est notamment aisé d'identifier Twin Peaks dans l'ambiance de ce petit village reculé dans lequel débarque le héros. Complètement décalée, avec un humour parfois assez trash voire gore, Hellfjord n'en est pas moins une bouffée d'air frais jubilatoire. Ce n'est donc pas un hasard si, le mois dernier, Showtime a lancé un projet de remake pour la télévision américaine. Mais commençons par savourer l'original.

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Le personnage principal de la série, Salmander, est un officier de la police montée d'Oslo. Mais lors des cérémonies pour la fête de l'indépendance, son cheval fait un malaise. Ne voyant d'autres alternatives, Salmander entreprend d'abréger ses souffrances, une tâche qui s'avère plus ardue que prévue et finit en un véritable massacre de l'animal sous les yeux effarés d'une foule festive traumatisée. Salmander est immédiatement convoqué par ses supérieurs et démis de ses fonctions face au scandale que ses actes ont causé. Cependant, du fait de son contrat, il ne peut être renvoyé avant un délai de trois mois. Il est donc muté pour cette période dans un coin reculé du nord du pays, Hellfjord.

C'est dans ce village, accessible uniquement par bâteau et vivant à son propre rythme, que Salmander débarque après un périple maritime guère rassurant qui lui confirme son absence de pied marin. La moyenne d'âge des habitants de Hellfjord est de 67 ans. Comme toute localité, il y a quelques particularités locales typiques : par exemple, un serpent des mers qu'il faut nourrir avec des têtes de chèvres ou encore le fait d'être la seule commune de Norvège où tout le monde fume - Salmander et ses chewing-gums à la nicotine pour tenter d'arrêter ne pouvaient plus mal tomber. Et puis, Hellfjord a un docteur... qui fait également office de dentiste, plombier, postier et mécanicien-garagiste. Il y a même un charmant bar où il est possible de voir danser des strip-teaseuses... ou simplement prendre un repas dominical en famille. Quant à l'économie locale, elle dépend principalement d'une entreprise de poissonnerie, Hellfish, tenue par un suédois.

Fils d'immigré pakistanais, Salmander n'est pas accueilli à bras ouvert par les habitants. Mais derrière les apparences tranquilles de ce petit village, se cachent surtout d'autres secrets bien moins avouables. Lorsqu'un employé de Hellfish est retrouvé mort, le futur ex-policier va peut-être tenir là un moyen de briller pour obtenir de rester dans la police.

 

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Hellfjord est une fiction rafraîchissante par cette façon qu'elle a de crânement tout oser dans un registre comique à part. L'interminable exécution du cheval de Salmander, Gunnar, au début du pilote donne parfaitement le ton : la série va s'épanouir dans un humour franchement noir, assez trash et souvent excessif. Elle provoque à dessein le téléspectateur qui se prend au jeu, multipliant les passages allant volontairement à contre-courant, versant dans le gênant voire dans l'écoeurant, et s'amusant à repousser les limites de ce qui peut être mis en scène. Si l'ensemble peut initialement dérouter, il apparaît vite surtout totalement décalé, avec même une facette carrément gore. Cependant, cette propension à faire régulièrement jaillir l'hémoglobine ne remet jamais en cause la tonalité humoristique d'une fiction qui ne se prend certainement pas au sérieux, qu'il s'agisse de relater une autopsie tournant au désastre ou de mettre en scène des fusillades dignes des films d'action les plus musclés.

Si la santé mentale des scénaristes de Hellfjord tendrait à devenir par moment un légitime sujet d'inquiétude, il ne faut pas s'y tromper : c'est une partition pensée dans ses moindres détails et dans tous ses dérapages qui nous est proposée. La série s'amuse à constamment prendre à rebours les attentes du téléspectateur, multipliant les chutes inattendues et les passages de flottement un peu confus normalement inexistants dans une fiction. Les ruptures de rythme y sont constantes, permettant aux épisodes de trouver leur propre allure de progression. Ce n'est certes pas un humour auquel tout le monde adhèrera, mais cette tonalité férocement noire et abrasive apparaît très rafraîchissante. Les scénaristes excellent dans l'art d'emprunter à différents genres des codes narratifs normalement si calibrés pour mieux s'en affranchir et les détourner. Cela rend l'ensemble aussi original que jubilatoire.

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Il est d'autant plus appréciable de rentrer dans la tonalité de Hellfjord que cette série bénéficie d'un univers très travaillé et abouti. La filiation Twin Peaks-ienne est revendiquée et exploitée. La série recèle de mille et uns détails pour caractériser des instantanés de la vie de ce petit village et pour esquisser le portrait des personnages. Chacun, avec ses excentricités et ses incompétences, se fond dans ce décor à l'ambiance atypique. Une grande partie de l'effet comique de la série repose sur les dynamiques qui vont naître entre les différents protagonistes : elles sont pleines de maladresses, de malaises et d'instants gênants où nul ne sait comment passer à autre chose. Si ces échanges laissent quelque peu interdits au départ, ils deviennent progressivement un des charmes de ce lieu éloigné de tout, situé par-delà le cercle polaire (il ne fait donc jamais nuit pendant une partie de l'année). D'autant plus que Hellfjord cultive tout un folklore local, avec son serpent des mers ou encore son club de lancers de harpons. Le dépaysement est donc assuré, porté par ces grands espaces nordiques bien mis en valeur.

Dans ces conditions, Salmander aurait pu croire que son séjour serait d'un calme absolu - réduit à chasser les infractions routières sur la seule route du coin... quasiment désertée. Mais ce calme est trompeur. En effet, pour pimenter l'ensemble, Hellfjord prend des accents policiers mystérieux avec un fil rouge d'investigation qui va couvrir toute la saison. Car quelque chose ne tourne pas rond dans ce village (en plus de tout le reste). Après un premier mort parmi ses employés, la poissonnerie Hellfish devient de plus en plus inquiétante, de même que son patron. Quelles sont les réelles activités de cette entreprise islandaise qui distribue son poisson à travers tout le pays ? Pour résoudre cette affaire qui se complexifie au fil des épisodes, une improbable équipe se forme. En plus d'être aidé et mis sur la voie par la jolie journaliste du coin qui, heureusement, sera plus d'une fois là pour lui sauver la mise, Salmander va devoir compter sur son récalcitrant assistant, Kobba, ainsi que sur son épouse finlandaise qui, à défaut de parler norvégien, dévoilera quelques compétences inattendues. Se crée ainsi une étrange alliance, totalement à l'image de la série : décalée et permettant d'insuffler des dynamiques à part.

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Sur la forme, Hellfjord est également une série très aboutie, pouvant s'appuyer sur une superbe réalisation notamment confiée à Patrik Syversen. Qu'il s'agisse de capturer l'isolement et le cadre (somptueux) dépaysant qu'offre ce village du bout de la Norvège, ou bien de mettre en scène des rêves ésotériques causés par un sommeil agité car la nuit ne tombe jamais, ou encore de basculer dans une violence gore sans perdre ses accents comiques, la caméra fait preuve d'une maîtrise jamais prise en défaut. De plus, la série se construit progressivement une atmosphère particulière, bien aidée par une bande-son toute aussi inspirée, dont l'influence Twin Peaks-ienne assumée contribue à l'immersion du téléspectateur dans les mystères de ce lieu : la musique y résonne à la fois étrange et envoûtante, pour un résultat très intriguant.

Enfin, Hellfjord bénéficie d'un casting - dans lequel on retrouve plusieurs de ses scénaristes - dont le jeu va parfaitement s'adapter à la tonalité ambiante, avec ses excès et ses décalages. Le rôle de Salmander est confié à Zahid Ali (Taxi) qui n'a pas son pareil pour jouer le policier s'efforçant de donner le change et de paraître calme et préparé à toutes les situations, alors qu'il est le plus souvent dépassé et atterré par ce qu'il rencontre à Hellfjord. C'est Stig Frode Henriksen (Hjerterått) qui interprète son assistant, Kobba, personnage abrasif haut en couleur. Ingrid Bolso Berdal (Kodenavn Hunter, Hjerte til hjerte) incarne la journaliste locale qui va aider l'enquête de Salmander. Le patron de Hellfish est quant à lui joué par Thomas Hanzon (Morden i Sandhamn). On croise également Pihla Viitala (Lemmenleikit), en guise de "mail order wife" finlandaise ne manquant pas de ressources ou encore Maria Bock (Hvaler) en vieille logeuse intrusive.

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Bilan : Dotée d'un féroce humour noir, abrasif et provocateur, Hellfjord est une comédie décalée assez jubilatoire. L'originalité et le soin apporté à son cadre et à l'univers ainsi créé en font un sacré moment de télévision, loin des fictions aseptisées et calibrées. Signe de la richesse de l'écriture, la saison 1 n'a pas épuisé tous les secrets de son cadre. Ce village du bout de la Norvège n'a en effet pas dévoilé tous ses mystères, et une dimension plus fantastique est à envisager, puisque les rêves ésotériques de Salmander prennent une toute autre tournure lors de la scène finale avec l'arrivée d'un nouveau venu : le prêtre de ses "visions". Il faut donc croiser les doigts pour que la NRK commande une suite, il serait en effet dommage de ne pas poursuivre l'exploration de Hellfjord.

En résumé, certes, la série n'est pas à mettre entre toutes les mains, et tous les publics ne s'y retrouveront pas. Mais elle n'est pas moins une bouffée d'air frais originale au sein des productions du petit écran. L'expérience mérite donc le détour. Et comme des sous-titres anglais sont disponibles, inutile de prendre prétexte du projet de remake de Showtime pour patienter : lancez-vous dans l'original (ce dernier a toujours plus de saveur) !


NOTE : 8/10


Des bande-annonces de la série :




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