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Interview : Guy Barrier, chercheur en science de l'information et de la communication

Publié le 15 avril 2013 par Hugues @hugues_delmas
Interview : Guy Barrier, chercheur en science de l'information et de la communication L'expert en communication non-verbale Guy Barrier revient avec nous sur ses recherches en la matière. De l'attirance de notre oeil pour des gestes ou des expressions, à notre conscient assimilant nos mouvements et ceux de nos interlocuteurs. En passant par la manière que notre cerveau a de traduire ces informations.
« Nous internalisons la forme expressive d'autrui »
Hugues Hippler : Guy Barrier, nous vous laissons le soin de vous présenter à nos lecteurs : Qui êtes-vous ? Quel parcours personnel, universitaire ou professionnel vous a acheminé jusqu'à la découverte puis l'étude de la communication non-verbale ?
Guy Barrier : J’ai été amené à m’intéresser au non-verbal alors que je commençais à enseigner la communication à l’université. Les futurs candidats à l’embauche étaient très préoccupés de savoir sur quels critères de « savoir-être » ils allaient être jugés par les consultants. Une partie de ma thèse montrait que si l’on critique à juste titre les techniques irrationnelles et projectives, l’entretien de recrutement bénéficie d’une certaine complaisance. On semble oublier que c’est une méthode très subjective et qui s’appuie sur des intuitions, souvent discordantes d’un recruteur à l’autre... Mais parallèlement, mon intérêt pour le non-verbal était aiguisé par des techniques corporelles comme la sophrologie, les arts martiaux, le Zen ou les thérapies humanistes.
Dans vos recherches, vous semblez affirmer que notre inconscient a la capacité d'interpréter des faits que notre oeil voit mais ne comprendrait pas. Cela semble aller à l'encontre des propos de spécialistes qui expliquent que les personnes voient mais ne regardent pas...
Vous faites allusion à plusieurs questions que je posais dans un livre précédent : sommes-nous conscients de nos propres gestes, de ceux de notre interlocuteur ? et du coup, à quoi servent les gestes ? Mon idée de la question est influencée par les expériences que j’ai menées avec du matériel eye tracking au cours d’un programme de recherches du CNRS. Ce matériel de suivi oculaire permet un assez bon aperçu de ce que nous percevons de l'expressivité corporelle de quelqu’un, et de ce que nous allons filtrer. Par exemple, on s’intéresse davantage au visage de notre interlocuteur qu’aux gestes, qu’il exécute d’ailleurs inconsciemment en parlant. Par contre, s’il regarde ses propres gestes, ça devient alors très différent : nous pressentons une intention communicative. Même chose s’il pointe une direction : nous partageons avec lui une attention vers un référent commun et d’ailleurs il influence ainsi nos états mentaux, voire même détourne notre attention. On se souvient de certaines expériences de psychosociologues qui, à partir d’un attroupement dans la rue, créaient une hallucination collective en pointant une objet « à peine visible » se déplaçant dans le ciel.
Ce qui revient encore une fois à dire que la communication non-verbale est liée à la manipulation. Comment donner une image plus positive ?
Je parlerai plus généralement de subjectivité partagée (ou inter-subjectivité), dont la manipulation n’est qu’une partie. Justement, j’observais ce matin (jour de l'interview, NDLR) une vidéo d’un orateur politique hyperexpressif et qui exhibe une gestuelle expansive, avec des pics d’intensité corporelle et vocale très saillants. A partir du moment où il a commencé à parler, les journalistes sur le plateau ont élargi leurs propres gestes. Par comparaison, j’ai visionné ces mêmes journalistes en train d’interviewer un ancien ministre, connu par sa gestuelle sans relief, son regard terne et sa voix monotone : les intervieweurs étaient comme par hasard beaucoup plus statiques ! Cette influence là provient d’une résonance motrice, de notre tendance à internaliser la forme expressive d’autrui. Faites une expérience simple : si vous souriez aujourd’hui à toutes les personnes avec qui vous entrez en contact, vous allez recevoir beaucoup plus de sourires que d’habitude. Et même les individus que vous auriez jugés « antipathiques » de prime abord, vous rendront au minimum un sourire de faible intensité.
Les gestes non-intentionnels sont-ils complètement négligés par l’oeil et filtrés par le cerveau ?
Non pas entièrement. Si notre attention focale est dirigée vers le visage d’une personne (en distance interpersonnelle), pendant ce temps en vision périphérique nous captons en mode flou des mouvements et gestes réalisés par cette personne. Autrement dit, ces éléments ne sont pas regardés, mais entraperçus. La discrimination visuelle étant plus faible, on ne peut parler de signes distinctement perçus mais plutôt de modalités expressives qui seront interprétées en mode globale. Notre interlocuteur exprime par exemple à partir de sa motricité une certaine rapidité, intensité, amplitude, etc. Si ce « régime moteur » contraste soudainement, nous allons l’interpréter comme un signal, et ceci au-delà de tout code ; mais plutôt en fonction de mécanismes en miroir.
Dans le même ordre d'idée, un grand nombre de passionnés de communication non-verbale affirment que l'on passe à côté de la vérité en ignorant les micro-expressions et les gestuelles. L’oeil traduit-il aussi de manière floue ou passe-t-il totalement au travers s'il n'est pas « éduqué » à la traduction des mimiques ?
Je rebondis d’abord sur les micro-expressions : leur côté énigmatique en a fait un sujet vedette car elles surviennent lorsque les individus dissimulent ou refoulent une émotion. Mais elles ne sautent pas aux yeux, et il faut être parfaitement entraîné pour les apercevoir puis les interpréter. N’oublions pas qu’une fixation oculaire (l’intervalle entre deux mouvements de l’oeil, dits saccades) dure 250 millisecondes, et certaines micro-expressions peuvent être encore en-dessous de ce seuil de perception. Donc qu’en reste-t-il pour l’oeil non-expert ? Comme pour les gestes flous, elles semblent entraperçues, à un niveau infra conscient, comme un signe subliminal. Elles peuvent laisser en nous une trace éphémère, une sorte d’impression ambiguë. Mais ce problème là n’a guère été étudié… Le fond de votre question rejoint l’« attribution d’états mentaux à autrui », à laquelle s’intéressent les Theories of Mind. Le fait qu’on n’ait pas appris les « langages du corps » ne nous empêche pas d’interpréter, plus par analogie plutôt que de façon analytique. Hormis l’expression faciale qui est comprise universellement, nos expressions peuvent activer chez le « récepteur » des émotions ou images mentales similaires à celles qu’il aurait activées s’il avait luimême produit cette expression. De manière conceptuelle, certains mettront ce mécanisme sur le compte des neurones miroir, de l’empathie ; d’autres diront qu'il s'agit d’inconscient collectif… C’est aussi nos expériences antérieures qui nous aident à attribuer une hypothèse de sens à un indice : en entendant aboyer, on infère la présence d’un chien. Mais les signes émanant du corps sont multicritères. Par exemple, des accentuations vocaliques entraînent des battements de mains, mouvements de sourcils, hochements de tête, etc. L’intérêt d’être formé à la communication non-verbale est de lire cela comme une partition, et non pas de rester focalisé sur l’instrument qui occupe visiblement l’avant-plan.
Vous nous avez aiguillés sur la gestuelle et sur les micro-expressions. Quid du paraverbal ?
Curieusement, il est souvent oublié quand on parle de communication non-verbale alors qu’il implique en profondeur le corps et ses affects. A. Damasio (qui parle rarement du non-verbal) compare la voix à une musique de l’interaction. C’est une belle image ! Il n’y a aucun code appris qui nous permette d’interpréter comment une même phrase peut exprimer, selon sa pente vocale, sa vitesse, son volume, des émotions ou intentions telles que : surprise, inquiétude, séduction, agacement, désaccord, condescendance, ironie, mensonge, etc. Et pourtant, nous en avons tous une expertise innée, très fine. Alors que les paramètres qualitatifs de la voix sont nombreux et s’entremêlent de façon complexe, les études montrent que les émotions peuvent être reconnues par des auditeurs, à partir de phrases modulées différemment, lorsqu’on masque les mots pour ne laisser filtrer que le signal acoustique (autrement dit la musique sans les paroles). Vous connaissez l’exercice célèbre consistant à dire avec des modulations très variées une phrase ambiguë comme « ah te voila ! ». le ton peut découler du soulagement, de la surprise, de la menace, de l’indifférence... Dans ce cas, la « relation » l’emporte sur le « contenu ». Autrement dit, comme l’a montré Erickson, la méta-communication donne le sens et apporte davantage de précision que les mots.
Retrouvez la quatrième de couverture du nouveau livre de Guy Barrier : "Les langages du corps en relation d'aide" (A paraitre)
Interview : Guy Barrier, chercheur en science de l'information et de la communication En photo, la couverture du nouveau livre de Guy Barrier, dont voici le contenu de la quatrième de couverture : Il n’est pas toujours facile d’identifier les émotions subtiles d’autrui et nous avons rarement conscience de nos propres signes corporels. Pour cette raison, toute une « dimension cachée » de la communication (émise, reçue ou mutuellement construite) risque de nous échapper. Des modalités de l’expression comme le regard, la voix, la posture, mimiques, configurent un second message (voire même deviennent le message profond dont les mots ne révèlent alors qu’une face officielle). Cette « méta-communication », encore plus ambiguë que les mots, influence pourtant notre inconscient. L’ouvrage illustre cette signalétique spéciale au quotidien, mais aussi dans le contexte du care et de l’empathie (relation d’aide, de soin, thérapeutique, de conseil…). La fonction expressive du corps dans les interactions est ainsi précisée sous un éclairage rigoureux et clairement à l’écart de certaines impostures interprétatives.
Pour en savoir plus sur l'auteur son blog : Geste et paraverbal , et la bibliographie de l'auteur sur le non verbal : 
Interview réalisée par Hugues Hippler
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