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Le printemps et Vivaldi

Publié le 16 avril 2013 par Rolandbosquet

vivaldi

   Achevé la journée d’hier avec les jambes en coton, les reins en charpies, les épaules en  lambeaux et les bras à peine capables de lever un verre de cidre bouché normand. En cause, bien sûr, l’élagage de la haie qui sépare mon courtil du chemin qui conduit au petit bois en contrebas. Un incongru esprit de compétition m’a incité à tailler et tailler encore. Tels des moineaux affolés, mes cisailles ont virevolté en tous sens. Couper, entasser, couper, entasser… Sûr que depuis son céleste séjour, le dieu des coiffeurs m’a confondu avec l’un de ses plus persévérants protégés ! Mais comme dans son salon l’apprenti fait disparaître d’un coup de balai les boucles éparpillées sur le carrelage, je dois, moi aussi, dégager le chemin encombré de mes coupes acharnées. Il faut alors poser l’outil, se casser en deux pour réunir les rameaux dispersés, les transporter au fond du parc, revenir sur le chantier, rechercher fébrilement l’outil qui prend un malin plaisir à baguenauder dès que j’ai le dos tourné et reprendre à couper, tailler, raccourcir, décapiter, émonder, en un mot, élaguer. Et le tout sans s’arrêter. Car, si vous vous arrêtez, les reins refroidissent, les jambes ramollissent et les bras s’alanguissent. Et vous ne pouvez plus atteindre l’objectif que vous vous êtes fixé. Pourquoi d’ailleurs m’être fixé un tel "challenge" comme on dit dans les séminaires de "management" pour cadre débutant ? Pour imiter l’oiseau jardinier à la saison des amours ?  Pour me prouver à moi-même que je suis encore un jeune homme et toujours capable d’exploits ? Allez savoir jusqu’où peut se nicher la sottise ? Car qui d’autre que moi pourrait me faire reproche de n’avoir pas mené, le jour même, ma tâche jusqu’à son terme ? Les randonneurs du dimanche qui se gardent bien de se pencher pour écarter la branche morte tombée du chêne centenaire qu’ils admirent béatement ? Ils sont bien trop soucieux de l’œil de perdrix qui se réveille entre leurs orteils surchauffés. Les paysans poussant leur troupeau de brebis pour gagner les landes au-delà de la colline ? Les bergers ont disparu depuis des lustres et les troupeaux sont aujourd’hui parqués dans des enclos. Seules les landes prospèrent désormais et s’étendent, faute d’entretien. Je n’ai guère aperçu qu’un écureuil sorti de sa cachette hivernale et en quête désespérée de ses provisions de noisettes et de glands. Un chevreuil s’est aventuré en lisière du hallier. Il s’est évanoui aussi précipitamment qu’il était apparu. Une buse a effectué une reconnaissance prudente pour évaluer le danger que pourraient représenter les pies qui édifient leur nid au sommet du plus haut fayard du parc. J’ai découvert, çà et là, des petites crottes noires trahissant le passage d’un lapin, relevé, dans la boue en bordure du talus, des traces récentes de sabots de sanglier et remarqué des jarres rêches et grisonnantes coincées dans l’écorce d’un châtaignier. Qui d’autre que moi pouvait me faire reproche d’un labeur abandonné ? Mais peut-être qu’un vieil atavisme paysan acquis dès l’enfance auprès de mon père m’a-t-il incité à considérer la clémence du ciel comme provisoire sinon suspecte ! Les pluies de printemps ne sont en effet jamais bien éloignées, repoussant à plus tard les ensoleillées. La reverdie cependant s’installe peu à peu dans la vallée. La sève gonfle les bourgeons et les haies se rhabillent. Comment tailler sans remords la nature renaissante ? Mais au diable ce matin mes ambitions guerrières de reconquêtes. J’abandonne provisoirement la sauvagerie de la taille et installe paresseusement mes reins entre les coussins de mon fauteuil. Mes jambes apprécient de n’avoir pas à escalader les talus et  arpenter cent fois le même parcours du courtil au tas de bois et mon échine goûte l’absence de fagots sur mes épaules endolories. Á la radio, le violon d’Emmy Verhey et la Camerata Antonio Lucio dirigée par Alun Francis chantent les louanges du printemps de Vivaldi. Comme une prière pour invoquer Zeus et Héra, les dieux des beaux jours et de la fécondité ! Mais je crois que j’entends, en bruit de fond, l’herbe de la pelouse pousser avec ardeur. Comme pour rappeler au jardinier l’impérieuse détermination de la nature !


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