Magazine Journal intime

Le passage 11

Par Emia

11. Je ne rentrai pas à l’hôtel tout de suite ; j’avais déniché un bar au coin d’une ruelle. Soma lisait-on en lettres violacées au-dessus de la porte grand ouverte.

L’endroit, exigu, décoré d’affiches publicitaires et de grands miroirs, était comble. L’air enfumé vibrait au rythme de basses hard rock et on criait pour se faire entendre. Je commandai une bière. Au lieu du jeune homme blond que je m’attendais à trouver ici, une jeune femme me regardait en souriant. Elle me fit signe de venir m’asseoir à sa table. Comme elle semblait aimable, j’allai la rejoindre.

- Vénéranda, dit-elle en me tendant la main.

Je me suis présentée.

- Vous venez de débarquer, n’est-ce pas ?

J’ai acquiescé.

- Vous n’auriez pas dû commencer votre découverte du pays par Kalamares. Ce n’est pas une ville facile.

- Je n’en sais rien, vraiment. Mais je m’y trouve plutôt bien.

- Vous m’offrez un verre ?

J’ai commandé une autre bière.

- J’en ai assez ! s’est-elle alors exclamée. J’en ai assez de ce pays de lé-mu-riens ! Je suis actrice, a-t-elle ajouté.

- Ah…?

Les sourcils froncés, elle me dévisage.

- Je suis artiste ! Elle  marque une pause, lève les yeux, puis soupire : Cela dit… j’ai perdu l’inspiration. …Voudriez-vous poser pour moi ? poursuit-elle. J’habite près d’ici, vous y trouverez tout ce qu’il vous faut.

- C’est à dire ?

Du bout d’un doigt, elle se touche le nez.

- Cool !

Elle fait venir le serveur :

- Donne-moi les clefs ! Allons faire un tour, me propose-t-elle. Tu n’as rien à craindre. Viens !

Elle s’est levée et je l’ai suivie. Elle était plutôt grande, vêtue d’une jupe et d’un T-shirt pourpre, les cheveux coupés très courts.

Dans la rue, je voyais bien qu’elle allait pieds nus et qu’elle boitait : à chaque pas, son pied droit maigre et brun fléchissait légèrement. Son boitillement ouvrait une succession d’espaces fortuits dans la foule, et je glissais d’une trouée à l’autre comme portée par un instinct inespéré - à chaque enjambée, je sentais une tiédeur discrète se refermer sur mes mollets. Mais elle marchait vite et je craignais de la perdre dans le bruit et l’éclat des lumières. Et puis,  je la vis me faire signe depuis l’autre côté de la rue. Je traversai en me faufilant entre les motocyclettes pétaradantes. La chaussée me paraissait chaude et onctueuse de crasse.

- C’est ici, dit-elle en désignant un immeuble orné de boiseries.

Un balcon sculpté faisait le tour du premier étage ; Les fenêtres devant lesquelles pendait de la lessive reflétaient des ondes laiteuses, dans d’autres brûlaient de timides lumières rouges, jaunes ou vertes.

Vénéranda ouvrit une porte étroite. Nous empruntâmes un couloir aux murs couverts de giclures écarlates, grimpâmes quelques marches de pierre et nous enfonçâmes dans l’obscurité. Elle déverrouilla une porte grillagée et  me poussa dans le noir.

Après avoir dit quelque chose, elle a allumé la lumière. Je découvre une pièce allongée,  haute de plafond. Une affiche orne l’une des parois blanchies à la chaux, il y a des nattes en paille de riz parterre. Contre le mur, sous l’image, deux lits tendus de couvertures grossièrement tissées. Au fond de la pièce, à côté d’une porte, deux chaises et une table. Une lampe orange pend du plafond, près d’un ventilateur à larges pales dont la peinture s’écaille.

J’étais embarrassée. Vénéranda se tenait devant moi les bras écartés. Elle me regardait fixement, attendant une réponse. Je me suis raclé la gorge;  elle a baissé les bras et m’a dit que je pouvais m’asseoir sur le lit, non, sur cette chaise. Elle est allée dans la pièce voisine. J’en apercevais une partie: la pièce servait probablement à la fois de cuisine et de salle de bain. Sur une table basse près d’un lavabo traînaient des kimographies et des supports enregistrables, en dessous s’empilaient d’antiques livres de poche aux tranches jaunies.

- Mon atelier, a dit Vénéranda d’une voix étouffée.

Elle est revenue avec une chornière* entre les mains.

- Ça va te faire du bien.

Elle a versé un peu de liquide dans deux coupelles de porcelaine.

Je lui ai demandé s’il y avait des toilettes. Elle me dit que oui, m’entraîne au fond de la pièce contiguë où elle ouvre la porte d’un cabinet. Elle se penche et, soulevant une planche, me montre des toilettes à la phéacienne.

- Voici la chasse d’eau. N’ouvre pas le robinet : c’est la douche.

Je suis entrée dans le cabinet en cherchant l’interrupteur pour la lumière. Une fois la porte fermée, je n’allais plus avoir assez de place pour m’accroupir. J’attendais que Vénéranda s’en aille, mais elle s’affairait près du lavabo.

- Vas-y, pisse ! m’a-t-elle lancé, tu vois bien que je ne vois rien.

Je me suis accroupie dans la pénombre, j’ai poussé, mais le sphincter est resté coi et rien n’est venu. J’ai tiré la porte pour essayer de me détendre. Enfin quelque chose a cédé et l’urine s’est écoulée par gouttes brûlantes.

Quand je suis revenue dans la chambre, Vénéranda, assise, buvait son chorn.

-Tu n’est pas Phéacienne ?

- Non, répondit-elle. Enfin, si : mon père est arcadien, ma mère de père phéacien et de mère inishe. Quand à moi, je ne suis qu’une misérable Kaputnik – née riche en Arcadie, à T*, où nous possédions des plantations de canne à sucre. Le jour de mon sixième anniversaire, ma mère m’a expliqué qu’elle était fatiguée de la vie que nous menions, et qu’elle avait rencontré un homme compréhensif et plus amusant que mon père dont le sérieux l’épuisait. Elle m’a dit qu’elle voulait partir et m’a demandé si je désirais l’accompagner – je me souviens ne pas avoir su quoi répondre. Le lendemain, au point du jour, nous avons quitté la maison sans que j’eusse pu dire adieu à mon père. Nous nous sommes rendues à la gare où un homme nous attendait. Mais ce n’était pas l’amant de ma mère : cet homme devait seulement nous mener à lui. Alors que nous roulions vers le nord, il y eut un accident, un attentat, je ne sais plus – toujours est-il que le train dérailla et que ma mère, grièvement blessée, dû être hospitalisée. Notre accompagnateur avait été tué sur le coup. Mon père est venu nous chercher – l’amant de ma mère, quant à lui, n’est jamais revenu nous trouver. Ma mère en imputa la faute à mon père. Elle l’accusait d’avoir éliminé son rival qu’elle n’appelait plus que son grand amour. Dès lors, elle n’adressa plus jamais la parole à mon père, qui en mourut de chagrin quelques années plus tard.La gestion de la plantation fut confiée à un associé de mon père. Nous devînmes richissimes. Ma mère dépensa autant d’argent que possible mais ne parvint pas à nous ruiner. Elle ne me quittait jamais et m’accordait tous mes caprices. Elle finit tout de même par se lasser – à moins qu’elle ne reprît goût à la vie – et connut un nouvel amant, en compagnie duquel elle se mit à boire. Une nuit, l’associé de mon père les trouva tous deux noyés dans la piscine. C’est ainsi que je devins riche :  j’étais l’unique héritière de la fortune de ma mère . A l’âge de 16 ans on m’envoya en Arcadie, dans un collège réputé. J’y fis scandale, car mon maître de classe – abandonné par son épouse quelques mois auparavant – tomba amoureux de moi. Je m’installai chez lui ; nous nous mariâmes et fîmes un enfant – pour aussitôt nous rendre à l’évidence : les rôles d’épouse et de mère ne me convenaient guère. Quand notre fils eut un an, nous divorçâmes ; je partis pour la capitale où je contactai un parent que j’y savais de passage. Je prétextai une affaire urgente à Kalamares, où ce parent vivait, et je lui demandai s’il pouvait me loger pour quelque temps. Il accepta, sachant que j’étais fortunée. Je me plus à Kalamares et décidai d’y rester. D’ailleurs, me voici ; et voilà ma mère ainsi que mon père.

Vénéranda désignait trois kimographies épinglées au mur. L’une montrait une femme blonde, ni belle, ni laide, debout près d’un arbre, dans un jardin peut-être. Sur la deuxième figurait un homme de grande taille, brun et souriant, les dents laquées d’orange ; sur la troisième, un nourrisson allongé sur une couverture rose.

- Et toi ?  m’a demandé Vénéranda.

- Je n’ai d’autres kimographies que celles-ci, dis-je en tirant de mon sac les images achetées devant la Porte Céleste.

Je commençais à ressentir un étrange vertige : je n’y voyais plus très clair. Ma tête pesait sur ma nuque et mes épaules étaient lourdes, trop lourdes. Je tentai tout de même d’expliquer à Vénéranda ce que je croyais avoir découvert :

- Je m’attendais à de… de grandes… événements. En lieu de cela, je – non… Il m’avait semblé que j’allais découvrir… plus de dimensions. Mais… tant de transparence linéaire –

J’ai poussé un gémissement.

Vénéranda m’observait en souriant. Puis elle dit quelque chose que je ne compris plus, car une sorte de crépitement s’était levé. Il s’amplifia, pour devenir grondement ; je fis quelques pas – le plancher roulait. Il me sembla agripper la table, ou Vénéranda, ou un pan de tissu fuyant. Un long éclair frappa et je me sentis tomber. Je tentai d’ouvrir les yeux, mais j’étais aveugle ;  je voulais réagir,  mais j’étais paralysée.

Vénéranda m’a-t-elle soulevée ? Ai-je réussi toute seule à me coucher sur l’un des lits ? Quelqu’un d’autre était-il entré dans la pièce ? Un voile s’est levé. J’ai vu se dérouler simultanément et avec une vélocité inhumaine tous les épisodes de mon existence : un convoi de nano-secondes volubiles et colorées dont je percevais chaque détail faisait irruption dans le noir. Ma vie, dont les épisodes les plus éloignés ne me sont d’ordinaire accessibles que sous forme de souvenirs isolés et partiels, se donnait en spectacle total ; je savais que c’était elle, car j’en reconnaissais chaque son, chaque odeur et chaque forme, et cela montait en moi comme moi-même nageant dans une eau immatérielle. J’ai compris que j’étais évanouie. Je me sentais me noyer et je m’efforçais de repousser le flot d’images saccadées. Et puis les couleurs et les formes se sont désintégrées en une neige chuintante ; une sueur glacée a jailli de toutes mes pores, je me sentais m’alourdir infiniment. J’ai inspiré, expiré : de peur de succomber à la faiblesse qui me terrassait, j’ai ouvert les yeux.

Le visage de Vénéranda se levait au-dessus du mien. Elle remuait les lèvres :

- Ca va ? disait-elle. Comment ça va ?

- Oui, ai-je murmuré.

Elle m’a fait boire une gorgée de chorn. Lorsque j’eus repris mes esprits, j’ai demandé à prendre une douche. Je me suis déshabillée,  j’ai rabattu la grille du cabinet et ouvert grand l’unique robinet : l’eau a jailli, chaude et bienfaisante. Longtemps je suis restée immobile, me remémorant ce que j’avais vécu pendant ces deux premiers jours de mon tour de Phéacie.

Lorsque je suis revenue, Vénéranda, assise, buvait son chorn à petites gorgées.

- L’Air, a-t-elle dit, l’Air est cause de bien des maladies, et l’Air de Kalamares est particulièrement malsain. As-tu mangé ? Si tu as mangé, l’Air de Kalamares, auquel tu n’es pas accoutumée, a pénétré tes organes et les a dérangés ; il a imbibé ton sang et y a provoqué un bouleversement. Hippocrate a dit : Si le sang éprouve une grande perturbation, la faculté de raisonner meurt : car savoir et reconnaître n’est qu’habitude, et quand nous sortons de notre habitude, nous perdons notre raison.

Surprise de l’entendre parler ainsi, je demandai à Vénéranda si elle avait lu cet auteur. Elle m’expliqua qu’elle l’avait étudié, en effet, dans le but d’approfondir ses connaissances, car elle pratiquait parfois la médecine, quand ses multiples obligations lui en laissaient le temps.

- Je crois comprendre.

Je me suis levée.

- Je dois partir. Demain matin de bonne heure, je prends le train pour Lotos.

- Je t’accompagne à ton hôtel.

J’ai accepté. Je me sentais encore faible et je craignais un nouvel évanouissement.

- J’aurais aimé faire ton portrait, a dit Vénéranda, mais le moment était mal choisi. Quand tu reviendras à Kalamares, n’oublie pas de me kimographier. Tu seras toujours la bienvenue.


* Chornière : Récipient pour préparer le chorn, boisson obtenue en versant de l’eau bouillante sur des graines de chorn (céréale contenant un alcaloïde) torréfiées et moulues.


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