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Le monde enchanté de Jean-Marc Ayrault

Par Alainlasverne @AlainLasverne

 

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ans doute en réponse au défilé de la Gauche avec le Front de Gauche à Paris, qui rassembla un nombre de français que les responsables, proclamés progressistes, de ce pays ne peuvent pas ignorer, Jean-Marc Ayrault est venu contrer cette offensive citoyenne sur TF1.

Comme un pas en avant vers le délitement de la parole politique. Relevé et analyse de quelques mots et expressions significatifs.

« redresser le pays ». Le pays serait tordu par quelque vent mauvais, par nature peut-être, et il conviendrait de lui mettre des tuteurs ou de lui appliquer une poussée puissante pour que ça aille mieux. On évolue dans l'image qui ne suggère ni malade ni remède effectifs. De même les tenants et aboutissants d'un tel état ne sont pas évoqués. On est dans l'intemporel, l'anhistorique qui facilite les descriptions enfantines et les sauvetages brumeux.

« J'ai été frappé par la dégradation de la situation économique de notre pays ».. La situation sociale, la situation sociétale, la situation morale n'ont pas frappé Jean-Marc Ayrault. A la limite, on peut le comprendre, un homme « en responsabilité » depuis si longtemps ne devrait pas être frappé par cette situation. Qu'il la découvre aujourd'hui semble plutôt inquiétant.

« promesse républicaine » (de l'égalité des chances ). Une expression tout à fait « politique ». On est là dans le registre du virtuel et de l'avenir. Originellement, l'égalité des chances n'a rien d'une promesse mais est une valeur cardinale que les institutions, les services publics et même la Constitution mettent en œuvre réellement,, au quotidien. Demain « on rase gratis », c'est à peu près le paradigme dans lequel JMA enterre cette nécessité si absente aujourd'hui, comme en témoigne la panne de l'ascenceur social pour les couches pauvres et moyennes de la société.

« Je suis le chef d'un gouvernement de la réalité du pays ». Il y aurait une « réalité » du pays, face aux mirages, aux discours illusoires. Et elle a un chef, cette fameuse réalité.

Quelque part, on pense à Karl Rove, décideur US de très haut niveau, qui déclara, « aujourd'hui, c'est nous qui façonnons notre propre réalité. La réalité de JMA n'a pas de réalité,  si ce n'est celle qu'il défini par langage qu'il utilise,, ses mots qui analysent – rapports, dossiers – et ses mots qui valident une correspondance visible, concrète avec la réalité de l'ensemble des français. Rien à voir avec une pétition de principes.

« Je comprends l'impatience ». Espèce d'oxymore. L'impatience est une faute. Ainsi dans une même phrase, si usée par des générations de bouches politiques, on désigne la faute (et le peuple fautif) et on se montre en même temps magnanime, on absout ou quasiment. Que peut-on oser reprocher après ça à JMA ?...

(C'est une politique de) « sérieux budgétaire ». La politique est affaire d'argent et de sa gestion. On navigue autour des dizaines de formules droitières assimilant la conduite d'une nation à la gestion d'une famille par un (bon) père. Où est la place des valeurs, où sont leurs déclinaisons stratégiques, où est l'ambition qui nous rassemble, en marche vers un futur commun ? Qui peut dire la différence entre deux mains qui comptent des pièces ?

« De la croissance, de la croissance ! ». Certains médecins voyaient « le poumon » à l'origine de tous les maux, JMA voit la croissance comme remède idéal tout-terrain. Un « remède » générationnel que chaque politicien sort de son chapeau à tout bout de champ depuis quarante ans, qu'il soit de droite ou de gauche. JMA nous rappelle en creux que l'avenir c'était hier. Le mot-valise est en train d'exploser un peu partout. Pratiquement, la croissance est morte en Europe, historiquement cette même croissance n'a aucunement empêché les guerres, le saccage de la planète ou l'explosion de la misère et des inégalités dans nos pays proches.

« Ceux qui prennent des risques » (seront soutenus). Phrases encore vacantes, en attente de réalité qui vienne les remplir. Il n'est jamais dit quels risques prennent ceux-là pour « investir, innover, embaucher ». Ce sont les plus dotés qui investissent au point d'être soutenu. Ainsi le « risque » inexistant du fortuné investisseur, se voit par surcroît soutenu par les banques et les institutions. Et pourtant on continue à nous servir un vocabulaire qui n'a jamais désigné une réalité puisque l'argent, depuis le début du capitalisme, va toujours à l'argent.

Les réels et constants risques sont le lot des plus jeunes et des moins dotés, qui risquent le chômage avant tout, un travail déqualifié, mal payé et aucun encouragement jamais, ni soutien quelconque.

Les mots et expressions figées le sont parce qu'ils ne recouvrent plus rien qui ait une quelconque réalité. Le propos de Jean-Marc Ayrault en est engorgé. Il n'est pas le seul, ni le dernier politicien sans doute à alimenter ainsi une béance du sens, dans un ailleurs qui peut paraître assez drôle, par instants.

Son discours est un « tunnel à formules » où s’enchaînent des mots et expressions connues, mais sans contenu concret, sans désignation des personnes, des objectifs et surtout des raisons sociales, économiques, éthiques qui motivent tel ou tel « acte ».

Quand une action est enfin lâchée – l'internet à haut débit, pour 20M€ par exemple - on cherche en vain le pourquoi et l'objectif concret en termes d'amélioration du niveau, de cohésion sociale, de bonheur – et pourquoi pas ce mot devant la fuite de sens généralisée qui affecte les mots « sérieux » ?..-.

Tout se passe comme si nous avions affaire à un ophtalmo qui nous  invite à reconnaître les mots défilant, et les phrases qu'ils composent, mais que la relation et l'impact de ces mots sur notre réalité ne soient pas perceptibles ni même envisageables. Ainsi, les objections de l'animatrice du débat qui relayait un peu les difficultés des français croisèrent le discours de J.M. Ayrault comme un train croisant un autre.

On en vient logiquement à penser que l'idée même de réalité que se fait J.M.Ayrault et sans doute ses collègues n'a rien à voir avec notre réel. Mieux, il faut penser que le discours politique, le langage même, ainsi compris et utilisé,  n'a plus fonction à décrire avec nous le réel et les ambitions que nous avons pour l'infléchir, le gouverner ensemble.


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