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Une autre « zone verte » derrière la tête ?

Publié le 21 avril 2008 par Alain Hubler

Une discrète dépêche de l’AFP l’annonçait il y a une dizaine de jour : la secrétaire d’Etat américaine, Condoleezza Rice, envisage de créer un consulat américain au Tibet pour pouvoir suivre plus directement les événements dans cette région.

Elle explique : «Nous avons demandé un accès consulaire pour nos diplomates au Tibet» et elle ajoute : «Nous avons obtenu un accès limité mais franchement, ce n’était pas suffisant».

Pour les Etasuniens, il s’agit de suivre «plus directement les événements dans la région». Il est donc question pour un état tiers de suivre ce qui se passe dans un état reconnu internationalement. Voilà probablement l’interprétation bushienne et, manifestement, colonialiste du célèbre «droit d’ingérence» mis à la mode par Bernard Kouchner.

Cette interprétation est bien entendu contraire aux principes internationaux qui interdisent toute intervention de l’ambassade ou du consulat dans le pays hôte en vertu du principe de «non-ingérence dans les affaires intérieures». Le «droit d’ingérence» à la sauce Bush est d’autant plus inacceptable qu’il ne s’appuie, bien entendu, pas sur la moindre résolution de l’ONU.

C’est à croire que les USA sont en train de se concocter une petite base avancée sous le nez de la superpuissance, économique et dans une moindre mesure militaire, chinoise. Si cela devait se réaliser, voilà qui nous promet de beaux jours du point de vue de la géostratégie et qui assurera aux Tibétains des lendemains chagrins. Comme s’ils avaient besoin de ça !

À la décharge des USA, il faut relever que les missions diplomatiques à géométrie variable et à pouvoirs étendus commencent à faire partie de leur quotidien.

Il existe déjà la fameuse Zone verte de Bagdad. Une bulle coloniale d’environ 10 km2 – le quart de la superficie de Lausanne ou cinq fois la Principauté de Monaco – qui abrite le parlement et les services gouvernementaux irakiens, mais surtout l’ambassade des Etats-Unis. Cette enclave est gérée par une entreprise privée, Global Strategies Group (GSG), basée à Londres.

Cet état dans l’état, cette Little America, d’où les Etasuniens comptent bien «transformer l’Irak en une démocratie pacifique, moderne et séculière», réconforte les civils et militaires venus pour «reconstruire» l’Irak. Cette reconstruction, ils la font en mangeant des hot-dogs et des céréales, en buvant de la bière et de l’eau, le tout provenant uniquement de l’étranger et sous une gigantesque peinture représentant le World Trade Center ornée du slogan : «Remercions Dieu pour les forces de la coalition et pour les combattants de la liberté à la maison [les Etats-Unis] et à l’étranger.»

Mais les USA n’en sont pas à leur coup d’essai en matière de «bulle protectrice». C’est ce qu’explique Mike Davis dans sa Petite histoire de la voiture piégée (Ed. Zones La Découverte, Paris, 2007) :

Un mois après l’attentat de l’hôtel Victoria, le secrétaire à la défense Robert McNamara en vint à la conclusion que la seule solution face à la menace continue présentée par les voitures piégées du Viet Cong consistait à faire sortir le plus grand nombre possible d’Américains de Saïgon. Pour ce faire, il ordonna la construction d’une caste «cité militaire» complètement autarcique à vingt-cinq kilomètres au nord de la ville. Avec ses 16 km2 établis sur une ancienne exploitation de caoutchouc française près de la base aérienne de Bien Hoa, le complexe de Long Binh, qui avait coûté pas moins de 130 millions de dollars, était conçu tout à la fois comme une forteresse et comme un petit bout d’Amérique. «Sur le papier, rapportait le New York Times à l’automne 1966, certaines rues de Long Binh ont déjà un nom - de Fargo Street à Eisenhower Loop. Les soldats seront logés dans des préfabriqués en bois de deux étages et disposeront de toutes sortes d’aménités : entrepôts réfrigérés, terrains de base-ball et salles de cinéma. Les généraux habiteront des bungalows climatisés.»

En marge des bruyantes discussions sur le boycott - ou pas - des J.O., les événements entre le Tibet et la Chine de cette période préolympique semblent donner aux Etasuniens un prétexte pour profiter de préparer, avec discrétion, l’installation d’une base avancée sous le nez de la Chine.

Une base avancée avec son lot de hamburgers, de bières, de donuts, de films pornographiques, de GMC Suburbans, de barbouzes, de mercenaires, de soldats et de diplomates et surtout avec l’objectif de contrôler, autant que faire se peut, ce grand pays qui échappe à la maîtrise étasunienne.

Un petit pied, chaussé de rangers, dans la grande porte entrouverte de la Chine.


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