Magazine Culture

Vérité(s) : quand la littérature atteint l'intimité des sommets

Publié le 09 juin 2013 par Jean-Emmanuel Ducoin
A la découverte du premier roman de Catherine Ysmal, "Irène, Nestor et la Vérité" (éditions Quidam). Un choc. Un choc absolu.
Vérité(s) : quand la littérature atteint l'intimité des sommetsYsmal. Quand nous tombons enfin les masques de l’éphémère, il nous arrive de découvrir la source même de nos désirs les plus enfouis, de ceux qui donnent sens et existence à la littérature majuscule, par la grâce d’un texte qui nous hantera aussi longtemps que durera la vie, puisqu’il nous semble, à perdre raison, que nous l’avions toujours connu et aimé, ce texte, lu et relu tant il naît en nous à l’évidence de ce qu’il y a peut-être de plus sacré dans l’écriture : la singularité, l’unicité absolue, l’absence totale de compromission. Comme si nous étions les témoins privilégiés de ce qu’est la littérature « contre » la littérature, à la fois les premiers et les derniers lecteurs dans la salle des Illustres. Voilà ce qui se produit avec le premier roman de Catherine Ysmal, Irène, Nestor et la vérité, récemment publié aux éditions Quidam. Cent soixante pages où se composent et se décomposent trois monologues vertigineux. Ceux d’Irène et de Nestor, le couple, dont on ne sait plus s’il s’agit encore d’un couple ou de quelque chose d’autre, d’improbable ou de désarticulé, de nouveau peut-être. Et le monologue de Pierrot, le voisin, l’ami, qui passe une dernière fois le chiffon. Irène se perd en elle-même, dans le labyrinthe de ses discernements. Nestor ne sait plus qui il est – mais sait-il ce qu’il savait? Et Pierrot observe, avec l’assurance de se brûler. Certains combats obscurcissent nos propres horizons.
Ébranlement. Le mystère de ce livre est là, indéchiffrable, et tant mieux. L’amour, le mal, la beauté, l’errance, soi, l’autre: en somme, toutes les frontières auxquelles se heurte un individu dans son aliénation quotidienne et devant lesquelles il se résigne ou s’élance à corps perdu, à fendre l’âme, sans rappel ni retour.
L’instinct, seul, semble guider les personnages mais l’histoire du couple ne se comprend qu’à la condition de se donner à lire par dialogues intimes. Alors les mots verbalisent, comme autant de vérités sitôt épuisées par les preuves, quelque chose de l’arrachement, de la puissance intérieure que seules les phrases – domptées, domestiquées, libérées – parviennent à rehausser au-delà de toute imagination. Attention: ébranlement. Celui du lecteur, quand soudain tout s’écroule dans le récit, armé d’un éclat si sauvage et si maîtrisé qu’il voisine avec de la poésie tout entière embrassée. Lire ce texte qui perce et heurte la matière même de l’écriture n’a rien d’anodin. Nous en sortons bouleversés mais à bout de souffle, en état de commotion avancée mais avec l’envie un peu folle d’un retour en piste dont le dernier mot ne serait surtout pas bref. Pierrot parle: «Je ne comprends pas tout, sauf le désespoir qu’on triture dans nos assiettes, qu’on liquide dans nos verres. Les ténèbres, ce noir ahurissant que je partage. J’en avais assez, moi aussi, de toutes ces ornières, du trébuchement ; de cette manivelle qui revient apparemment au même point mais qui porte en 
elle sa pierre d’achoppement et qui me renvoie durement à mon impuissance, à la vanité des choses, même à celles qui nous sont importantes, l’amitié.» Irène parle: «L’ensemble de mes souvenirs date d’avant l’extraordinaire certitude de ne pouvoir rien dire, de ce silence venu sur lequel aujourd’hui je me livre. (…) Immense chaleur, je bafouille les temps. Passé, présent, je me perds, rumine ; j’essaie images, mémoire, métamorphoses. Tout va et revient ; je me fixe et repars. Quand? J’appuie sur le temps et cela dure.» Écrit-on encore ainsi de nos jours? Poser la question, croyez-nous sur parole, vaut ici tous les compliments et plus encore, car les plus audacieux qualificatifs seraient insuffisants pour traduire ce qui, dans ce texte, nous chavire, nous embarque, nous crucifie, ce qui nous rend puissant par notre impuissance même à nous hisser à sa hauteur. Le bloc-noteur a lu ici et là que l’écriture de Catherine Ysmal, française mais bruxelloise d’adoption, était «souvent proche de la rupture», là où, au contraire, il n’y a que continuité dans les oscillations des créations les plus étonnantes qui se puissent imaginer. De la poésie donc ; de la gravité ; de l’évidement philosophique si l’on n’y prend garde ; de la morbidité qui croche dans le réel ; et pourtant des lueurs d’espérance dans la nuit des solitudes.
Désordre. Le livre commence par une citation de Maurice Blanchot (parce que Blanchot ! toujours Blanchot !), dans le Dernier Homme: «Parle, parle, cela plaît au calme.» Et finit par ces mots de Catherine Ysmal: «Pleine de peau et pourtant trouée. Quelque chose me déchire le ventre. Quoi? L’angoisse de la ligne. Peut-être. Ou le besoin que j’ai de m’emplir quand je ressens une faille qui me creuse et me tend, me courbe et me rudoie en ce milieu sismique que je deviens alors : terre et centre, si brisée que je m’ouvre. Plutôt que de. Je peux. Étendue dans le réveil de la forêt, j’ouvre en moi 
le désordre.» Vous êtes prévenus: littérature majuscule.
[BLOC-NOTES publié dans l'Humanité du 31 mai 2013.]

Retour à La Une de Logo Paperblog

A propos de l’auteur


Jean-Emmanuel Ducoin 9787 partages Voir son profil
Voir son blog

l'auteur n'a pas encore renseigné son compte l'auteur n'a pas encore renseigné son compte