Une heure du matin. Mon réveil sonnait la fin d’une courte nuit sans sommeil. Je ne pouvais me décider à sortir mes mains dans l’air glacé de la nuit pour mettre fin à cette rebutante mélodie. Quand je vis qu’autour de moi on commençait à s’affairer, je fis pourtant l’effort. En me redressant, mon mal de tête, qui depuis l’heure du coucher à 19h m’avait interdit la moindre minute de sommeil, reprit. J’avais l’impression que mon cerveau était pris dans un étau. Partageant ma douleur avec mes compagnons, je me rendis compte que tous souffraient du même mal.
Nous nous étions lancés la veille dans la même aventure : l’ascension du Huayna Potosí, sommet surplombant la ville de La Paz en Bolivie. Moi et quatre Belges. Quatre mecs et une fille. Tous voyageurs rêvant de hauteurs. J’avais rencontré Boris quelques semaines auparavant à Cuzco. Nous retrouvant à La Paz, nous nous décidâmes à nous lancer à l’assaut du Huayna Potosí en compagnie de Jérome, Edith et Johann, trois de ses compatriotes.
Le lundi 17 juin, nous nous étions retrouvés devant l’agence à neuf heures. Après avoir essayé le matériel, nous avions mis le cap vers la montagne, en compagnie de Celestino, Mario et Juan, les trois guides qui nous accompagnaient. Petit à petit, empruntant des pistes chaotiques, nous nous éloignions de la furie urbaine pour nous rapprocher de notre objectif. Après deux heures de route, le mini-van s’arrêta devant un refuge, au pied du sommet rêvé. A 4700 mètres d’altitude, la piste prenait fin et nous devrions continuer à pied. Nous déchargeâmes le matériel dans le refuge et chacun prépara son sac minutieusement. Après avoir apprécié un repas chaud, nous nous mîmes en route vers le second refuge, six cent mètres plus haut.
La montée se fit lentement, en raison du poids conséquent que chacun chargeait sur son dos. Très vite, le chemin de terre se fit de neige. A mi-chemin, nous dûmes chausser les crampons, la montée sur cette surface glissante devenant plus périlleuse. Petit à petit, la cadence se fit plus lente, l’oxygène devenant plus rare au fur et à mesure que nous montions. Nous entrions dans l’immensité enneigée du Huayna Potosí et les autres sommets de la cordillère Royale s’offraient majestueusement à notre vue. Après trois heures de marche, nous gagnâmes le second refuge, perché à 5300 mètres d’altitude. Là, nous déposâmes nos sacs avec plaisir et déchaussâmes les crampons. Nous entreprîmes de nous reposer, contemplant le spectacle de couleurs et de relief qui nous était offert par la nature. Assez vite, le soleil disparu derrière les montagnes et le décors tout entier prit une teinte orangée.
La température chutant, nous nous réfugiâmes dans la petitesse du refuge pour partager un repas chaud. La bonne humeur était de mise, les sourires marquaient chaque visage et l’envie d’arriver au sommet le lendemain matin était partagée par tous. C’est dans cette ambiance chaleureuse que chacun s’emmitoufla dans son sac de couchage, espérant trouver le repos nécessaire avant l’heure fatidique du départ.
A une heure du matin, quand le réveil vint nous tirer du sommeil que pour beaucoup nous n’avions pas réussi à trouver, nous enfilâmes l’équipement nécessaire : sous-vêtements thermiques, pantalons imperméables et chauds, deux polaires, une veste de montagne, deux paires de gants, un bonnet, un casque, une lampe frontale, une paire de guêtres, le harnais… Nous dévorâmes un rapide petit-déjeuner avant de sortir dans le froid de la nuit pour chausser les crampons. Nous nous répartîmes en trois cordées : Johann et Edith, le couple, partait devant avec Celestino; je partais après encordé avec mon guide Juan; nous suivaient Boris et Jérome, encordés avec Mario. A 2h30 nous quittâmes le refuge pour nous aventurer dans l’immensité nocturne de la montagne.
Mes premières pensées furent pour mon ascension échouée du Chimborazo, trois mois plus tôt en Equateur. Je ne pouvais envisager un nouvel échec ici au risque de m’éloigner définitivement de ma récente passion pour l’alpinisme. Tentant de mesurer mes chances d’arriver au sommet, je me rappelais mon genou défaillant qui, trois semaines plus tôt au Pérou m’avait fait douloureusement souffrir après un trek. Intérieurement, je me convainquais que mon envie d’arriver au sommet serait plus forte que cette faiblesse physique.
Dans le froid, j’avançais tranquillement, suivant le rythme donné par la première cordée. La montée était plutôt douce, mais je me concentrais sur chaque pas afin d’éviter toute dépense inutile d’énergie. Au loin devant nous, des lumières grimpaient à flanc de montagne. Plusieurs groupes semblaient nous avoir devancés dans leur départ. Pas le moindre bruit ne venait perturber le silence de la nuit. Chacun d’entre nous restait pleinement concentré sur sa lente avancée.

Après avoir attendu la troisième cordée, nous reprîmes notre route, suivant des traces qui grimpaient tranquillement. Ce semblant d’escalade avait considérablement fatigué nos troupes. Arrivés autour de 5700 mètres d’altitude, l’oxygène se faisait aussi plus rare et la respiration plus laborieuse. Heureusement, après une courte montée, une zone de plat nous permit de récupérer de l’effort précédent. Bien entendu, la trêve fut de courte durée. Les traces que nous suivions reprenaient leur montée, passant au travers d’un flanc de montagne pentu. Un faux pas pouvait nous faire tomber très bas, d’autant que les crevasses se faisaient de plus en plus nombreuses. A plusieurs occasions, nous dûmes enjamber ces failles dans l’épaisse couche de neige. Sur notre gauche, nous devinions malgré la nuit la masse imposante du sommet. La hauteur par laquelle il semblait encore nous dominer n’était pas pour nous rassurer.
Au fur et à mesure de la montée, les pauses se faisaient de plus en plus fréquentes. La fatigue se généralisait et certains commençaient à ressentir les terribles symptômes du mal d’altitude. L’avancée à flanc de montagne était de plus en plus laborieuse et nous avions tous en tête la dernière partie de l’ascension que les guides nous avaient décrite comme la plus dangereuse.
Entamés physiquement, nous finîmes par arriver au pied de cette dernière phase. Malgré ma fatigue grandissante, l’idée d’abandonner ne me passa pas par la tête, et je doute qu’elle ai effleuré l’esprit de mes vaillants compagnons. Avant de nous lancer, les guides nous recommandèrent la plus grande prudence. Nous étions à 6000 mètres d’altitude et il nous restait moins de cent mètres de dénivelée pour gagner le sommet. Au terme de l’escalade d’un mur de glace, j’arrivai au point de départ de la crête sommitale. Devant moi, Celestino, Edith et Joan avaient pris un peu d’avance. Derrière la troisième cordée semblait avoir pris du retard. Je savais le bonheur au bout de cette crête. Si proche et si loin à la fois. Entamé par la fatigue et le manque d’oxygène, mes pas étaient moins sûrs. Or, il fallait être pleinement lucide pour se lancer à l’assaut de l’ascension finale, sur cette crête qui transperçait le vide. Si près du but, le manque de sommeil se faisait cruellement sentir.
Après une courte pause, je me lançai, accompagné de mon guide, dans cet ultime combat. L’espace sur lequel je pouvais poser mes crampons était très réduit et, de chaque côté, la montagne fuyait en une pente vertigineuse. A chaque pas, je me sentais plus proche du vide, tel un équilibriste. A plus de 6000 mètres d’altitude, je pouvais observer le bleu des lacs qui se situaient mille mètres plus bas sur ma droite. Devant moi, Juan enfonçait méticuleusement son piolet dans la crête glacée, pour m’assurer en cas de faux pas. Je me surprenais à douter de l’efficacité de la démarche en cas de chute, tout en continuant d’avancer.

Nous restions attachés entre nous et à un piolet que les guides avaient pris soin d’enfoncer dans la glace. Au loin, les rayons du soleil naissant apparaissaient derrière les autres sommets de la cordillère. Le jour devenant de plus en plus clair, nous apercevions un autre groupe se lancer dans la crête finale. Il nous fallait y aller, ne pouvant être plus nombreux au sommet. Nous nous lançâmes donc dans la descente. Durant le temps resté au sommet, la fatigue s’était violement abattue sur moi. Mon mal de tête était réapparu. La descente n’allait pas être simple. De plus, je pensais à mon genou qui serait beaucoup plus sollicité dans la descente que dans la montée.
Au milieu de la crête, nous dûmes croiser le groupe montant. Le croisement fut périlleux étant donné l’étroitesse du chemin. Une fois cette difficulté passée, nous continuâmes notre descente. En deux heures, nous fîmes le chemin inverse jusqu’au refuge. A chaque pas, je sentais mon genou, bien que la douleur restait supportable. C’est la brutale fatigue, le manque de sommeil qui me firent le plus souffrir. A bon rythme, nous dévalions la montagne, les rayons du soleil frappant de plus en plus fort nos visages. Arrivés au refuge à 5300 mètres, nous dûmes récupérer nos affaires et mettre le cap sur le refuge à 4700 mètres. Dans cette laborieuse descente, l’objectif tant rêvé réalisé, une seule envie occupait mon esprit, celui de plonger dans le lit qui m’attendait en ville.
Joris
