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A propos de l'affaire PRISM

Publié le 09 juillet 2013 par Egea
  • Cyber
  • Renseignement

L'affaire PRISM a défrayé la chronique depuis trois semaines, et le lecteur aura peut-être été surpris de ne pas trop lire de commentaires de ma part. Il s'agit d'abord de prudence, et surtout d'une méconnaissance des tenants et aboutissants. Et puis surtout, le désir d'éviter les remarques communes sur Big Brother. Donc, ce n'est pas bien d'espionner, et d'espionner tout le monde. Une fois qu'on a dit ça, est-on bien avancé ? Tentons alors d'aller un peu plus loin...

A propos de l'affaire PRISM
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Il y a plusieurs dimensions dans cette affaire, souvent un peu confondues.

1/ Celle de la nationalité : une des "révélations" fut que les États-Unis espionnaient, tout le monde. Pour ceux qui étaient un peu avertis de ces choses là, rien d'étonnant, et cela explique que la plupart des pros aient dit : "ben c'est pas une surprise". Cela étant, on ne peut se contenter de ce cynisme à deux sous, comme beaucoup le font.

2/ Aussitôt après, il faut mettre PRISM en perspective avec le discours américain depuis six mois, qui avait lancé une offensive grand style contre les Chinois, ces grands méchants qui siphonnent des téra, péta, giga et autres mantra données. On pense au rapport Mandiant, puis au rapport récent d'une commission du Congrès, qui lançaient des accusations directes, et justement surprenantes à cause de cela. En effet, comme dit au 1/, tout le monde savait que tout le monde espionnait tout le monde, et que les Américains étaient déjà, avant Snowden, les grands spécialistes de l'affaire. Cette offensive était surprenante, car elle supposait que personne ne démontrerait que les Américains se feraient prendre, eux aussi (ce que tout le monde savait, vous dit-on).

3/ Mais avant Snowden, ils se paraient de la vertu outragée du monde libre, et beaucoup, notamment en Europe, les suivaient sur ce registre. Désormais, le grand discours anti chinois me semble durablement altéré, et Washington devra trouver autre chose. PRISM est la réponse américaine aux attaques américaines contre la Chine. Celle-ci a attendu, et l'agresseur s'est dégonflé de lui-même. Je n'ai jamais lu Sun Tzé, bien trop compliqué pour moi, mais il me semble qu'il y a dans cette gestion patiente du temps un trait stratégique chinois qui doit bien faire rire du côté de Pékin (une fois le dit Snowden évacué fissa de Hong Kong).

4/ Il se pose alors la question des réactions des "autres". La Grande-Bretagne ? depuis échelon, on n 'en attendait rien, et avait son propre programme d'espionnage (opération Tempora, voir ici). L'Allemagne s'est étranglée... pas très longtemps. L'UE a froncé les sourcils (euh : le Parlement, seulement, qui est le seul endroit en Europe où on fasse vauement attention aux intérêts européens), même après qu'elle a appris que tous les services de la commission et des autres institutions européennes étaient espionnées sans vergogne. On a "redécouvert" la loi FISA, le Patriot Act, on a ré-évoqué la question de l'exception culturelle, on a lu de très bons articles de la RDN, et puis voilà. On a fait semblant un (tout petit) temps que ça allait bloquer les négociations sur le Pacte transatlantique de libre-échange, et bien sûr, il n'en a rien été. D’ailleurs, l'UE ne parle pas de lignes rouges, mais de "lignes blanches". Bref, on a fait semblant d'être choqué, et on est revenu au business, et à la compromission habituelle transatlantique. De toute façon, la souveraineté est un gros mot, il ne doit y avoir que les Birmans et les Coréens du nord qui l'utilisent encore. Bien sûr, tout ce petit monde refuse l'asile politique au dit Snowden, et on embête même l'avion d'un président sud-américain, car on craint qu'il abrite le "sonneur d'alerte".

5/ Et la France ? Ben rien. Elle a l'habitude. Souvenez vous de l’espionnage de l'Elysée, attribué aux services américains, et puis c'était tombé dans la trappe. Pas grave, on a l'habitude. Et on ne va pas se fâcher, hein ? On a eu donc des déclarations hallucinantes, expliquant qu'il fallait bien ça, dans la guerre contre la terreur (vocable bushien, accrédité par la présidence Sarkozy et dorénavant par toutes les présidences françaises : on n'entend plus le cœur des vierges effarouchées, ces temps-ci). Et même, qu'on aimerait bien avoir des moyens équivalents. SI! si! un "responsable" a dit ça, et même pas en France, aux États-Unis, c'est dire si on est amis. Les Brésiliens, eux, quand ils ont appris ça, ils se sont étouffés de rage. ils doivent être moins évolués et moins libres, que nous, je pense, je ne vois pas d'autre raison à la différence de réaction. La (F)rance est moderne, je ne cesse de vous l'expliquer. On ne cesse de faire son procès d'inadaptation à la mondialisation, alors qu'elle ne cesse de tendre le cou pour se faire tondre.

6/ Passons sur les révélations sur un PRISM français, que j'ai déjà évoquées samedi dernier. Et où on a appris qu'il y avait un septième service de renseignement français, celui dépendant de la préfecture de Paris, ce qui n'a choqué personne (moi, je suis juste un peu "étonné"). Peut-être même qu'en fait, les Français collaboreraient avec les Américains (voir ici). Ça doit être ça, le monde libre. Pas comme ces vilains Chinois, soumis à la censure et la propagande.

7/ Cessons un peu les sarcasmes. Car il y a d'autres dimensions, bien plus sérieuses. Tout d'abord, celle de la surveillance. Un État est enclin à surveiller, tant et plus. Pourquoi voulez vous qu'il cesse ? Je parle bien d'un État, et pas seulement de l’État américain. Tout État ne peut se réfréner et utilisera tous les moyens à sa disposition pour surveiller et savoir. Peu importe si c'est efficace ou même simplement utile.

8/ Cela dépasse donc un certain nombre des discussions "secondaires", au sens propre, par rapport à ce constat premier :

  • aussi bien la discussion du prétexte fallacieux de la "lutte contre le terrorisme"
  • que de la discussion classique sur sécurité absolue des uns versus insécurité absolue des autres
  • qui recoupe d'ailleurs grandement celle entre surveillance généralisée et systémique et libertés individuelles
  • ou celle du droit à l'insécurité, et donc à l'erreur, et donc au destin, seule garantie de notre liberté
  • mais cela dépasse aussi le débat sur Big Brother, qui suppose une idéologie prévalente ; or, dans le cas présent, ce n'est pas l’idéologie qui compte car que vous soyez Russe, Chinois, Allemand, Britannique ou Américain, vous êtes surveillés. Ce n'est pas simplement "le libéralisme en action", c'est l’État.
  • ce n'est donc pas simplement "l'ivresse technologique" (qui serait une donnée américaine, par opposition à une tradition française qui serait orientée ROHUM : foutaises)
  • ce n'est pas, enfin, la simple extension du domaine cyber, même s'il est évident que le cyberespace révèle ce phénomène généralisé.

9/ On arrive donc à poser des questions de philosophie politique. Les lecteurs d'égéa ont l'habitude du questionnement de l’efficacité actuelle de la démocratie représentative, inadaptée à l'ère individualiste du moment et à la mobilisation des masses. Ce que PRISM nous révèle, c'est que la notion même d’État pose problème. Qu'un État moderne ne peut vivre sans fonction renseignement, mais que cette fonction renseignement vient à le dévorer.

Bref, ce n'est pas une simple question de morale publique qui est en jeu. C'est une corruption généralisée du système. L’État est désormais le principal corrupteur.

O. Kempf


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