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Jeux de mots : tamarrod et tagarrod

Publié le 08 juillet 2013 par Gonzo

tatarebel

Page du site officiel Tamarrud/Rebel.
En haut : “Pour ôter la confiance au régime des Frères [musulmans].
En dessous : Merci de ta rébellion. Grâce à toi, la révolution du 30/06 a réussi.

Pas facile de s’entendre sur ce qui se passe en Egypte ! Surtout quand le vacarme médiatique rend inaudibles les paroles qui n’entrent pas dans le récit dominant ou, pire encore, quand il déforme – par ignorance veut-on croire – des propos qu’il ne se donne pas la peine d’écouter. Alors qu’il est difficile d’imaginer que la plupart des correspondants travaillant en Amérique latine par exemple ignorent totalement la langue utilisée sur le continent qu’ils « couvrent » comme on dit, force est de constater que l’absence d’un minimum de compétences linguistiques de la part de la majorité des commentateurs sur ce qui se passe dans le monde arabe sert surtout à « couvrir » la réalité d’un voile épais tissé de préjugés qui renforcent la success story du moment.

D’une manière générale, personne ou presque ne s’interroge plus sur le sens concret de termes repris au quotidien, du très concret hijab – à dimension variable selon les équivalents qu’on lui prête : voile, voile de tête (sic!), fichu, foulard, tenue islamique, tchador, burqa… – aux notions plus complexes (fatwa, jihad, salafi, etc.) qui, plutôt que d’être citées « en arabe dans le texte » pour faire savant, mériteraient d’être pensées par rapport à leur contexte, sur lequel il n’est pas si difficile de se documenter.

Tandis qu’on glose à n’en plus finir, dans le cas égyptien, sur les subtilités sémantiques de l’expression « coup d’Etat » (controverse sur Wikipedia, voir article dans Slate), on constate une désinvolture assez remarquable par rapport aux mots que se choisissent les « indigènes », y compris quand ils sont au cœur de l’actualité. C’est le cas en particulier de la mobilisation populaire à l’origine, jusqu’à preuve du contraire, de la chute du président Morsi. Un mouvement grassroot (au niveau de la base) comme nous le rappellent les commentateurs anglo-saxons – un qualificatif qui est supposé accorder un label de vertu politique –, une coordination sans leaders (autre notion clé) de citoyens qui « se sont chargés » (verbe transitif souvent employé parce qu’il évite d’avoir à s’interroger sur les modalités de cette délégation d’autorité) de récolter des signatures pour « ôter la confiance » accordée par les urnes au président Morsi et réclamer la tenue d’élections anticipées.

En arabe, ce mouvement s’est choisi un nom : tamarrud (تمرد : tamarod, tamarood et ses variantes, peu importe !) C’est un mot bien connu, un masdar en grammaire arabe, un nom d’action si l’on veut, que les dictionnaires s’accordent à traduire par « rébellion ». Dans les médias non arabophones, ce nom d’action devient celui de personnes (ou parle du mouvement Rebelles), quand il ne se transforme pas en impératif : rebélate reprend ainsi en choeur une bonne partie de la presse hispanophone !

A ceux qui considéreraient qu’il ne s’agit que d’une nuance sans importance, on peut opposer pas mal d’arguments. En premier lieu, il est facile de remarquer que c’est la « traduction » anglaise – choisie par les militants du mouvement – qui est à l’origine de ce glissement sémantique. Le versant anglophone de leur communication utilise en effet systématiquement le mot rebel (et non pas rébellion). La contamination des interprétations par le seul recours à l’anglais (y compris lorsqu’on cite en abondance le terme arabe, dont le sens n’est jamais pris en compte ou presque) est donc aussi évidente que trop fréquente.

Jeux de mots : tamarrod et tagarrod
Il y a peut-être plus, au risque de surinterpréter les choses. Dans un lointain billet (février 2007), on avait évoqué les campagnes de communication au Liban, en 2005, peu après l’assassinat de Rafic Hariri, pour montrer comment le grand slogan du moment, Independence05, était non seulement écrit à l’anglaise (dans ce bastion de la francophonie arabe!) mais aussi « traduit » graphiquement en arabe de manière peu orthodoxe et même illogique au regard des codes graphiques de la langue qui s’écrit de droite à gauche et non l’inverse. On pouvait déceler dans cette maladresse graphique la trace du travail d’experts en communication venus d’ailleurs, entre autres, comme on l’a su ensuite, ceux du cabinet Saatchi & Saatchi venus faire la promotion – avec le succès que l’on sait en termes de mobilisation populaire sur la place des Martyrs – de ce concept/slogan.

Il y a tout lieu de penser que la campagne tammarud/rebel offre une nouvelle illustration du même défaut de conception, défaut qui met en évidence la hiérarchie des langues dans l’esprit de ses concepteurs, et quelque part le sens de leurs priorités politiques. D’autant plus qu’il y a d’autres indices linguistiques, pour peu qu’on réfléchisse à partir de l’anglais, et non pas à partir de l’arabe comme le voudrait la logique puisqu’on est en Egypte.

Premièrement, le choix d’un nom d’action (surtout de la forme dite 5), sans qu’il soit précisé par un article ou autre chose, est une relative rareté en arabe ; à la différence de l’anglais, un mouvement, une campagne ne s’énonce pas en arabe dans l’absolu de son indétermination grammaticale. Des lecteurs proposeront peut-être des contre-exemples, mais il semble bien que la forme la plus courante est déterminée, par complément du nom ou avec l’article al-… (avec assimilation éventuellement, comme dans le parti Ennahdha, La Renaissance, si on accepte ce terme comme traduction).

D’où peut-être la tendance naturelle à lire le terme تمرد à la forme impérative (graphiquement identique en arabe, à la différence d’une voyelle, non marquée dans ce système graphique mais bien présente dans la latinisation du mot, qui rend impossible cette lecture qu’il faut donc lire comme un substantif). ٍBeaucoup repris, notamment en espagnol comme on l’a noté précédemment (Rebélate), ce passage à l’impératif peut être perçu comme la traduction inconsciente de cette bizarrerie du nom d’action, alors que la forme verbale, pour un francophone en tout cas, y entend facilement les échos du célèbre « Indignez-vous ! » (fort difficile à traduire en arabe par ailleurs).

Cela confirmerait bien que les « inventeurs » (professionnels ou non) de ce slogan ont en quelque sorte inversé l’ordre des choses et sont partis d’un modèle qui avait fait ses preuves (Indignez-vous ! / Les indignés) pour lui trouver des équivalents arabes. A nouveau, le sens de la langue soutient peut-être cette intuition. En effet, les usages de l’arabe limitent les possibilités : révolution ! (sur la racine TH-W-R/ثور) ne convenait pas, car trop chargé politiquement. Q-W-M (قوم), résistance, non plus, car, immédiatement lié dans le vocabulaire politique arabe à « résistance armée », il aurait fallu lui adjoindre l’adjectif « pacifique », mais en introduisant une notion, la résistance passive, qui ne mobilise pas encore les foules. G-DH-B (غضب) – utilisé pour une des traductions arabes du petit livre de Stéphane Hessel – ou encore S-KH-T (سخط) sont trop proches de la colère.

En fait, la langue arabe propose un bel équivalent au sursaut d’indignation protestataire que suggère l’impératif « Indignez-vous ! », à partir de la racine 3-S-M (عصم), sur la 8e forme, à savoir i’tisâmî, le protestataire, plus résolu et guidé par un but que le simple ihtijâjî (sur la racine H-J-J : حجج). On parle d’ailleurs facilement des « protestataires de Tahrir » (i3tisâmî Tahrîr) et le masdar, i3tisâm, aurait eu belle allure ! Sauf que le mot n’est pas « libre », il résonne dans les consciences linguistiques arabophones en tant que formule coranique, reprise par les partis qui utilisent ce vocabulaire pour tirer sur la corde religieuse, sur le mode, précisément, du verset coranique وَاعْتَصِمُوا بِحَبْلِ اللَّهِ جَمِيعاً وَلا تَفَرَّقُوا (Attachez-vous fortement au pacte [corde] de Dieu, ne vous divisez pas !).

Exit par conséquent i’tisâm, et bienvenue à tamarrud, bien moins évocateur et même un tout petit peu étrange… Mais l’histoire ne s’arrête pas là car, comme l’a remarqué un de nos linguistes les plus distingués, Jean-Louis Calvet (son billet ici), la confrontation idéologique a (d’abord) tourné à l’affrontement sémiologique lorsque que Asem Abdel-Méguid (عاصم عبدالماجد), une figure des Frères musulmans au lourd passif politique (il a été impliqué dans l’assassinat de Sadate), a imaginé une réplique poïétique car à la fois langagière et fort pratique. Utilisant le même système de dérivation amplifié par une rime, il a lancé une contre-offensive début mai, soit quelques jours après la campagne Tamarrud, pour mobiliser les soutiens de Morsi, mais autour du mot d’ordre Tajarrud (Tagarrud, à l’égyptienne).

Malgré ses 26 millions de signatures (tout aussi invérifiables que ceux de la liste rivale), la pétition en ligne est restée largement ignorée des médias (à titre indicatif, quelques milliers d’occurrences sur Google contre plus de 750 000 pour la graphie la plus courante de son concurrent « tamarod »). Il faut dire que, faute de sous-titres en anglais, les commentateurs ont été assez désarçonnés pour interpréter le mot que s’étaient choisi les partisans de Morsi (on le trouve même expliqué sur le Net par « bonne conduite islamique » dans un article italien !). Le sens littéral étant à écarter – se dépouiller, éventuellement de ses vêtements, d’où une possible traduction par strip-tease ! –, on est obligé de chercher un sens figuré, du côté du renoncement, du désintéressement, comme le suggère J.-L. Calvet après avoir consulté un collègue arabisant. Il faut probablement fouiller un peu dans la littérature, pas toujours passionnante il est vrai, des théoriciens de l’islam politique pour découvrir que le fondateur des Frères musulmans, Hassan el-Banna, en fait un des fondement de la fidélité au mouvement, le renoncement signifiant ici le désintéressement à tout autre cause que celle-là (lien en arabe).

En vérité, tagarrud était une bonne trouvaille linguistique, mais pas forcément un grand « coup » – sans jeu de mots – en termes de communication politique. Au moins, on s’en tenait encore aux seules joutes rhétoriques et les partisans de Tamarrud n’appelaient pas à un coup… de main des militaires, toujours très attachés, comme tout le monde sait, au respect des règles linguistiques démocratiques.


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