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Mexico 69: Smith et Carlos un poing levé contre le racisme

Publié le 16 juillet 2013 par Histoiredusport @Histoire_sport

Les Jeux Olympiques de Mexico 1968 ont été le théâtre de l’un des événements sportifs les plus importants de ces 50 dernières années, si ce n’est le plus important. Deux athlètes noirs américains Tommie Smith et John Carlos, respectivement médaille d’or et de bronze du 200 mètres baissent la tête et lèvent un poing ganté de noir durant l’hymne américain. Ils souhaitent par ce geste montrer au monde la condition des noirs aux USA et ainsi lutter contre le racisme. En plein guerre froide, ce geste des deux athlètes est sans précédant, a fait le tour du monde et est devenu un symbole de la rébellion. Leur prise de position leur vaudra d’être reniés de la part de la communauté internationale dans un premier temps avant que leur geste ne passe à la postérité. Retour sur le geste des JO de Mexico 68.

1968, année de révoltes

L’année 1968 est l’année de la rébellion. Rébellion contre des préceptes jugés anciens voire moyenâgeux, rébellion contre des inégalités dans la société mais également rébellion contre des dirigeants vieillissants et considérés comme incapables de répondre aux problèmes actuels.

En France, en mai 1968 se déroule le mouvement social le plus important du siècle. Des dizaines de milliers de Français se retrouvent dans les rues pour se révolter face à tous les types d’autorité politique, sociale et culturelle. Mai 68 c’est d’abord un mouvement de révolte étudiante sans précédent. C’est également une crise spécifiquement française car plus spectaculaire qu’ailleurs. La révolte étudiante débouche sur des grèves et une crise sociale généralisée, qui mettent en péril l’État. Mai 68 a remis en cause les valeurs traditionnelles de la France et a été le révélateur d’une grave crise. De par ses implications, cette crise de 68 revêt des allures de révolution.

le parti des black panthers

The Black Panthers party

Aux Etats-Unis également une atmosphère de contestation se fait sentir depuis plusieurs années. Le clivage noir / blanc tend à se réduire sous l’impulsion des Black Panthers ou du Pasteur Martin Luther King. A l’époque l’égalité blanc / noir est loin d’être d’actualité : les noirs n’ont pas le droit de vivre avec les blancs.
En 1968, les révoltes des noirs amènent une soixantaine de morts. Avril 1968 est également une date critique pour la communauté noire : le symbole de la résistance, Martin Luther King est assassiné.

Une scission si importante entre communauté noire et blanche que l’on évoque la possibilité pour les athlètes noirs américains de boycotter l’évènement le plus populaire au monde, les Jeux Olympiques qui se dérouleront cette année au Mexique. Sous l’impulsion du sociologue Harry Edwards, de nombreux athlètes et personnalités prônent le boycott de ces Jeux pour tous les athlètes noirs afin de marquer leur opposition face au racisme. Pourtant, tous les athlètes se rendront bel et bien en Amérique du Sud afin de disputer ces Jeux. L’Afrique du Sud n’ayant pas été autorisée à participer à l’évènement, on considère qu’assez d’efforts ont été réalisés pour la communauté noire. Dans le même temps, est créé le Projet Olympique pour les Droits de l’Homme (OPHR), ayant pour volonté de montrer aux yeux du monde les injustices dont sont victimes les noirs. De nombreux athlètes, qu’ils soient noirs ou blancs décident de porter un macaron sur leurs tenues : « Olympic project for human rights ».

L’atmosphère est également très électrique dans le pays organisateur des Jeux, où quelques semaines avant le début de l’épreuve une manifestation réunit des milliers d’étudiants qui souhaitaient faire entendre leur voix face aux nombreux frais engendrés par l’organisation des Jeux Olympiques. Cette manifestation se termine dans un bain de sang après l’intervention de l’armée.

Sur le plan sportif, cette année encore les Etats-Unis sont en course pour remporter le plus grand nombre de médailles. En athlétisme notamment où comme lors de chaque JO elle sera la nation à battre. Elle arrive avec les stars du sprint : Jim Hines (qui établira un nouveau record du monde du 100 mètres en 9s 95 lors de ces JO, à des années lumières du record du monde d’Usain Bolt), Lee Evans, Larry James sur 800 pour les hommes ; ou encore Wyomi Ferrel et Barbara Ferrel les reines du 100 mais également favorites du 200.
L’épreuve du 200 mètres masculin est celle qui entrera dans l’histoire lors de ces Jeux. La nation de l’Oncle Sam compte deux des plus grands sprinteurs de la décennie : Tommie Smith et John Carlos. Les deux athlètes se rencontrent lors de leurs études à l’université de San José. On comprend très vite que ces deux athlètes seront de futures stars du sprint. Smith est un coureur de 200 et de 400. Il bat une première fois le record du monde du 200 mètres ligne droite en mai 1966, puis du 200 mètres avec virage la même année. Il bat également le record du monde du 400 mètres l’année suivante, à un an des Jeux Olympiques.

Smith est le grand favori de cette course. Il est le seul athlète à avoir réussi à descendre sous les 20 secondes aux 200 mètres. Néanmoins, il a été battu en qualification pour les JO par son compatriote et ami John Carlos qui a établi au passage le nouveau record du monde de la spécialité, non homologué car les chaussures de l’athlète américain n’étaient pas autorisées. Carlos est donc un athlète sur lequel il faudra compter pour remporter l’or de la discipline. Face à ces deux grands favoris, on retrouve l’Australien Norman ou le sprinteur de Trinité Roberts.

16 octobre 1968 : un podium encore dans les mémoires

Le 16 octobre 1968, l’ambiance est à son comble dans le stade Olympique de Mexico où les spectateurs attendent avec impatience la finale du 200 mètres.


Les athlètes se mettent en place. Le départ va être lancé dans un silence de cathédrale où les spectateurs attendent silencieusement le départ. Le coup de feu est donné : le départ est lancé. Très rapidement et sans surprise, les deux athlètes américains prennent un bon départ, Carlos sort en tête du virage devant Smith. Il s’écroule dans les derniers mètres et au bout de la ligne droite, c’est Tommie Smith qui remporte la médaille d’or en établissant au passage un nouveau record du monde en 19’’8. L’Australien Norman coiffe le sprinteur américain sur le fil. Carlos termine 3 ème de cette course, les Etats-Unis font 1 et 3.

Tommie smith médaille d'or du 200 mètres Mexico 1968

La délivrance pour Tommie Smith au bout de la ligne droite

Dans le public, les applaudissements sont de rigueur afin de féliciter la performance de Tommie Smith, qui a couru en 19 secondes et 83 centièmes malgré une légère blessure aux adducteurs contractée lors de la demi-finale. Il aurait d’ailleurs pu sortir un temps encore meilleur s’il n’avait pas perdu quelques centièmes en se relâchant en fin de course pour lever les bras au ciel.

35 minutes plus tard, les trois athlètes se dirigent vers le podium pour la cérémonie protocolaire. Dès l’arrivée de ces derniers pour la cérémonie protocolaire, on sait que quelque chose n’est pas normal. Smith et Carlos portent leurs chaussures à la main et de hautes chaussettes noires. Pourquoi agir ainsi ? Le monde le comprendra bien assez tôt.

Avant de monter sur le podium les 2 sprinteurs américains discutent avec Peter Norman. Les deux athlètes ont un plan en tête et veulent en informer le sprinteur australien. La légende voudrait que la scène se soit déroulée de la manière suivante :
Smith demande à Norman:

- Crois-tu aux Droits de l’homme ?
- Oui, je crois.
- Et en Dieu ?
- Oui, de tout mon cœur.

Les deux américains lui expliquent alors leur plan :
- Dites-moi ce qu’il convient de faire et je le ferai, ajoute Norman. Le sprinteur australien arbore alors un badge sur lequel est inscrit : « Olympic project for human rights » ou « Projet olympique pour les droits de l’Homme ».

Les athlètes arrivent vers les marches du podium pour recevoir de la main des officiels la récompense ultime, leur médaille olympique. Smith et Carlos s’y présentent les pieds habillés de chaussettes noires, affublés d’un foulard, et d’un poing ganté de noir. John Carlos a également le maillot ouvert ainsi qu’un collier de autour du cou. Une fois les mains des officiels serrées et les médailles autour du coup, vient l’heure des hymnes. Aux acclamations du public laissent place les premières mélodies du Star Spangled Banner, l’hymne américain. Alors que l’hymne retentit, se déroule devant les télévisions du monde entier l’image forte de ces jeux. Les deux athlètes noirs américains le poing ganté, tête baissée, et pieds nus.

Des symboles forts


John Carlos ayant oublié sa paire de gants, Smith la partage avec lui. Ainsi, Smith aura le poing droit levé et Carlos le gauche. Ce poing levé et la tête baissée n’ont d’autre signification que de dénoncer le racisme US. Le poing levé a très vite été repris comme symbole des Black Panthers. La tête baissée ne doit en revanche pas être vue comme une défiance vis-à-vis du drapeau américain mais plus comme une prière, comme l’explique Tommie Smith:

« Je me suis mis en chaussettes sur le podium pour symboliser la pauvreté des Noirs américains. Et ma tête baissée n’était pas un signe de défiance envers le drapeau américain, mais celui d’une prière. »

Alors que l’on retient bien souvent le poing ganté de noir, les deux sprinteurs de San José n’ont eu de cesse de rappeler l’importance symbolique d’autres détails. Tout d’abord, les chaussettes noires portées symbolisent la pauvreté du peuple noir. Le foulard porté par Smith rappelle les lynchages des sudistes, alors que le maillot ouvert de Carlos ainsi que le collier qu’il porte autour du cou soulignent la condition d’esclave du peuple noir.

le poing levé avec un gant noir

Un geste mémorable au moment de l’hymne national américain. Un geste mémorable devant des spectateurs médusés. Mais également un geste mémorable lors de l’évènement sportif le plus médiatisé au monde. Des milliers de noirs américains se sont spontanément levés et ont accompagné les deux athlètes en levant le poing devant leur poste de télévision. Un signe fort, un signe d’espoir.

Un geste, des sanctions lourdes

Si aujourd’hui ce geste est passé à la postérité, à l’époque les spectateurs ne le comprennent pas. Les acclamations au moment de la montée sur le podium laissent place aux huées à la sorties des athlètes du stade. Les insultes fusent : « Sale négre tu vas mourir à 14h demain ! », «Sale négre »…
Les spectateurs présents ne sont pas les seuls à ne pas comprendre ce geste. En effet, après ce podium d’octobre 1968, les trois athlètes (Smith, Carlos mais également Norman) se verront lourdement sanctionnés. Tout d’abord, le président du CIO, Avery Brundage déclare qu’il s’agit d’ « une infraction délibérée et violente aux principes de l’esprit olympique » et décide immédiatement de faire exclure Smith et Carlos du village olympique et de la délégation américaine. Ils sont également exclus à vie des Jeux Olympiques. Il faut dire qu’Avery Brundage est un président qui n’aime pas vraiment l’implication politique dans le domaine du sport. C’est lui déjà en 1936 qui déclare que « Les Juifs doivent comprendre qu’ils ne peuvent utiliser les Jeux pour boycotter les nazis ».

Tommie Smith et John Carlos Mexco 1698

C’est après 1968 que cela se gâte pour les 3 athlètes. Après avoir voulu montrer au monde de manière pacifique la condition des noirs, ils ont acquis le statut de paria. Personne ne souhaite se montrer en public avec l’un de ces 3 athlètes de peur des représailles. Les familles de Smith et Carlos sont régulièrement menacées de mort. Ces athlètes sont condamnés à vivre de manière précaire durant plusieurs années. Smith et Carlos sont peu à peu éloignés de l’athlétisme et se tournent tous deux vers le football américain où leurs qualités de sprinteurs font des merveilles. Même si les deux athlètes ne peuvent plus prétendre à participer aux Jeux Olympiques ou reprendre l’athlétisme, une certaine forme de fierté sort de cet évènement puisqu’il faudra attendre 1979 pour que le record du monde de Smith soit battu, et 1984 pour qu’il le soit durant les Jeux Olympiques.
Ce n’est pourtant qu’après leur retraite, à partir du milieu des années 1980 que l’on a commencé à réhabiliter ces athlètes, et arrêté de renier le comportement qui fut le leur lors de cette cérémonie. Trop tard pourtant une vingtaine d’années après les faits.

Smith Carlos Norman Melbourne 2006

Carlos et Smith ont fait le déplacement pour les funérailles de leur ami Peter Norman

Quant à celui que l’histoire a trop souvent oublié le dauphin de Tommie Smith, Peter Norman a lui aussi été écarté par la délégation australienne. En 1971, malgré une troisième place lors des qualifications australiennes pour les Jeux Olympiques, il n’est pas sélectionné pour les Jeux Olympiques de 1972. Pire encore, en 2000 soit plus de 30 ans après les faits, lorsque les Jeux Olympiques se déroulent à Sydney, il est également écarté de la délégation australienne. Il décède en 2006 d’une crise cardiaque. Lors de son enterrement à Melbourne, Tommie Smith et John Carlos font le voyage afin porter le cercueil de celui qu’ils considéraient depuis 68 comme un ami.

Ces trois athlètes ont marqué l’histoire du sport, mais également l’histoire. Ils ont fait avancer la cause des noirs aux USA et ont prouvé que même à 25 ans, même en étant sportif on pouvait marquer l’histoire. Une bonne leçon pour nos sportifs aujourd’hui.
 


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