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Violences urbaines à Trappes : et si les deux versions étaient vraies ?

Publié le 23 juillet 2013 par Copeau @Contrepoints

Suite aux violences urbaines qui secouent Trappes, deux versions contradictoires s’affrontent, et la justice est sommée de démêler les faits. Comment s'en sortir ?

Par Michel Ghazal.

Violences urbaines à Trappes : et si les deux versions étaient vraies ?

Le facteur déclencheur des violences urbaines qui secouent Trappes depuis quelques jours est aujourd’hui bien déterminé : le contrôle d’identité d’une femme intégralement voilée suivie de l’interpellation musclée de son mari. Pour comprendre n’importe quel conflit et parvenir ensuite à le traiter, il ne faut pas seulement s’arrêter à l’élément qui met le feu aux poudres. Il est plutôt recommandé d’en rechercher les causes profondes qui sont cachées derrière. C’est ce que nous enseigne la pratique de la gestion des conflits, qu’ils soient sociaux, sociétaux ou même familiaux. Les sociologues trouveront certainement de la matière pour, dans cette période de crise, décrire et interpréter encore et encore « le malaise des banlieues ».

Deux versions opposées d’une même réalité

Ceci dit, aujourd’hui deux versions contradictoires (Nouvel Observateur du 21 juillet) s’affrontent par rapport à cet événement, et la justice est sommée de démêler les faits et de statuer sur LA vérité.

La version de la Police précise « que le mari a assené des coups à un policier, ce qui lui a valu d’être interpellé et placé en garde à vue ». Alors que la version défendue par la femme voilée et portée par le Collectif contre l’islamophobie en France, parle de déclarations racistes lancées par les policiers, de comportements agressifs à son égard (elle dit avoir été plaquée contre le capot de la voiture), contre sa mère (qui aurait été poussée violemment) et vis-à-vis de son mari qui a cherché à s’interposer pour empêcher qu’elles ne soient touchées (qui aurait été jeté par terre puis menotté). Pour eux, ils déplorent non seulement « un abus de moyens physiques à l’encontre d’une personne qui coopérait », mais également de subir une injustice due à un a priori défavorable liée à leur religion musulmane en étant jugés, avant vérification des faits, « présumés coupables ».

Le problème : le préjugé « j’ai raison, tu as tort »

La plupart des conflits portent avant tout sur un désaccord sur « ce qui s’est réellement passé » : qui a dit quoi ou a agi de telle ou telle manière. Et, bien évidemment, chacun a tendance à brandir LA version des faits destinée à saper celle de l’autre. Dans cette partie qui se joue et qui consiste à défendre âprement son point de vue, chacun veut démontrer qu’il a raison et que l’autre a tort. Personne ne prend conscience que c’est ce présupposé qui complique la situation à résoudre et génère des entraves multiples pour y parvenir.

Dès que j’aborde une situation conflictuelle, une conversation, une négociation avec ce préjugé, une bataille d’arguments et de contre-arguments est engagée qui mettent en place un rapport de force :

1. Je ne considère jamais que je puisse être la source du problème,
2. Ma version des faits étant justifiée, forcément celle de l’autre ne l’est pas,
3. Il ne peut y avoir qu’un gagnant et un perdant.

Le diagnostic : Pourquoi y a-t-il deux versions de la même réalité ?

Pour s’en sortir, il est utile de savoir pourquoi les versions divergent. Pour cela :

1. Commencer par prendre conscience que personne n’aime perdre, à commencer par nous-mêmes.

2. Comprendre ensuite que nous n’observons pas la réalité avec le même regard et que donc nous ne disposons pas des mêmes informations. En effet, notre histoire personnelle fait que nous sélectionnons les informations. Personne ne peut considérer disposer des « vraies données » d’un problème. Cinq témoins d’un même accident vont souvent donner cinq versions différentes de ce qui s‘est passé.

3. Réaliser que nous interprétons différemment la réalité car nous sommes influencés par notre passé qui est différent pour chacun. « Nous ne faisons jamais l’amour » se plaint l’homme dans le film Annie Hall de Woody Allen. « Nous faisons tout le temps l’amour », rétorque son amie. Et, à la question du conseiller conjugal sur la fréquence de leur rapports sexuels, les deux répondent à l’unisson : « Trois fois par semaine ».

4. Prendre conscience enfin que nos conclusions reflètent notre vision du monde, les règles de conduite qui la régisse ainsi que nos intérêts et qu’elles sont donc absolument partiales. Une expérience conduite à Harvard montre que deux groupes de personnes chargés d’évaluer une société et disposant très exactement des mêmes données la concernant, vont la surévaluer de 30% par rapport à la valeur du marché s’ils sont côté vendeurs et la sous-évaluer de 30% s’ils sont du sous-groupe acheteurs.

5. Cesser donc de donner la priorité à nos arguments et chercher à comprendre ceux de l’autre.

Pour surmonter ce handicap : passer de la certitude à la curiosité

En acceptant que nous sélectionnons les informations qui étayent notre opinion et que nous les interprétons de telle sorte à nous conforter dans notre perception, nous ouvrons la voie à la sortie de cette impasse. Plutôt que de s’enfermer dans sa version, émettre un jugement et contester systématiquement celle de l’autre en se disant « comment peut-il penser une chose pareille ? », passer de la certitude à la curiosité. Cette nouvelle attitude est soutenue par des questions telles : « quelle est l’information qu’il peut avoir et qui me manque ? ».

Accepter et reconnaître qu’il n’y a pas une Vérité mais autant de perceptions et de vérités que de personnes impliquées dans un problème, n’entraîne aucunement d’abandonner la nôtre. Une fois les perceptions différentes sous-tendues par les versions de chacun sont entendues et comprises, la question n’est plus « Qui a raison et qui a tort ? », mais « Comment ensemble nous pouvons gérer ce problème que nous comprenons mieux à présent ? »


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