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Une incarnation assumée de l'imaginaire

Publié le 26 juillet 2013 par Edgar @edgarpoe

Un homme aigre, humoriste de son métier, me dit un jour, avant que je ne l’insulte grossièrement :

« La France Libre, de Gaulle, la Résistance... tout cela n’a guère joué de rôle dans la victoire. L’Amérique a tout fait ».

C’est bien possible, mais ce qui compte dans l’histoire de mon pays et de l’humanité en général, ce n’est pas le rendement et l’utilitaire, mais la mesure dans laquelle on sait demeurer attaché jusqu’au sacrifice suprême à quelque chose qui n’existe pas en soi, mais est peu à peu créé par la foi que l’on a en cette existence mythologique.

Les civilisations se sont faites et maintenues comme une aspiration et par la fidélité à l’idée mythologique qu’elles se faisaient d’elles-mêmes. Dire que la France Libre n’a servi à rien, qu’elle fut une entreprise poétique, c’est ignorer totalement la part que la foi, le sacrifice et l’illustration vécue du mythe jouent dans la création ou la pérennité des valeurs.

Les civilisations naissent par mimétisme, par une mimique entièrement vécue de ceux qui nourrissent de leur vie leur vision mythologique de l’homme. Ce processus de «sublimation» forme peu à peu un résidu de réalité; c’est de cette fidélité à ce qui n’est pas que naît ce qui est, et il n’y a pas d’autre voie de la barbaque à l’homme.

La France Libre, en termes d’utilité, de rendement, de realpolitik, ne signifiait pas grand’chose. Vichy était certainement quelque chose de plus commode, de plus pratique, de plus politique, de plus combinard.

Mais Vichy réduisait la France au niveau d’expédient, alors que les Français Libres soutenaient de leur idéalisme, de leur gesticulation et leur «folie» tout ce qui, dans notre histoire, s’était sacrifié au nom de cet imaginaire que les hommes transforment en approximations de réalité vécue en nourrissant son existence, avec amour et au prix de leur vie.

L’homme en tant que notion de dignité n’est pas une donnée, mais une création, et il n’est concevable que comme une incarnation assumée de l’imaginaire, comme fidélité à un mythe irréalisable mais qui laisse des civilisations dans le sillage de son inaccessibilité.

*

Je suis tombé sur ce texte de Romain Gary via une vidéo où il était lu par un jeune littérateur suisse, Karim Karkeni, publié ici par la revue Nomades.

Quelques recherches m'ont permis de trouver qu'il s'agit probablement de la préface rédigée par Gary au livre d'un aviateur, ancien de la France libre, Claude Raoul-Duval.

Je n'ai pas assez lu Gary (et tiens à remercier Fred de m'avoir conseillé Chien Blanc) mais je ne suis jamais déçu quand un texte de lui me passe sous les yeux.

En essayant de rapprocher ce court texte de notre présent européen, on peut estimer que l'Europe est le mythe nouveau plein de l'idéalisme, de la folie et des "gesticulations" que défendait, selon Gary, la France libre. Un mythe succède à l'autre et nous ne perdons rien au change.

Mon point de vue est que l'Union européenne tient plus du Vichy que rejetait Gary : un truc pratique, commode, politique, réaliste et combinard, mais dont on ne voit pas comment il pourrait inspirer une quelconque idée. Un truc indigne en réalité.

Et, pour répondre à un blogueur "nationaliste et républicain" qui me trouvait trop exclusivement préoccupé d'économie (pas faux, mais c'est là que je suis peut-être le moins incompétent) et pas assez soucieux de notre déculturation, je répondrai que je trouve génial, et savoureux, que ce soit un suisse au nom venu d'ailleurs qui vienne nous rappeler à ce qui fut notre devoir, et notre grandeur.

Personne ne nous a enlevé notre attachement à l'idéal de liberté, d'égalité et de fraternité. Ou plus exactement, cet abandon est le fruit d'un processus historique complexe. Y voir la main d'un danger islamiste - ou rom - relève de l'aveuglement. Y voir la responsabilité de la seule Union européenne serait également une erreur - on se rapproche de la vérité en ajoutant l'influence américaine, le complexe français par rapport à l'Allemagne, le traumatisme de 1940... 

Savoir ce que nous avons abandonné, à la lecture de Gary, est peut-être déjà un premier pas vers un rétablissement heureux. Je suis d'ailleurs tombé en librairie sur un livre de Paul Audi, philosophe, titré "L'europe et son fantôme", qui porte sur "une analyse de la vision garyenne de l'Europe". Encore un truc à lire, pour de prochaines vacances.

Sur ce, je prends quelques jours et ne reviendrai probablement pas au clavier avant la fin août - je travaille quelques jours en août, sans grand temps libre.

Bonnes vacances à ceux que la décroissance européenne autorise encore à partir, bon courage aux autres.


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