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Actualité de "Fin du siècle des ombres" de J.-F. Revel

Publié le 28 juillet 2013 par Copeau @Contrepoints

Une lecture rafraîchissante et étonnante d’actualité. Le regard aiguisé de Jean-François Revel sur notre Société contemporaine et ses maux, que l’on redécouvre toujours avec autant de plaisir et de délectation.

Par Johan Rivalland.
À travers ces plus de quinze années (1983–1999) de chroniques ou éditoriaux sélectionnés et réunis dans ce gros ouvrage que j’ai eu l’immense bonheur de lire avec grand intérêt, j’ai eu plaisir à retrouver toute la verve et les qualités d’analyse de Jean-François Revel, cet auteur regretté qui m’a ouvert, par ses écrits, à la lecture et la curiosité intellectuelle. Des analyses au quotidien qui n’ont en rien perdu de leur acuité et même de leur actualité, vingt ou trente ans après. Ce qui en fait un ouvrage à recommander sans réserve et à lire de manière instructive.

Questions et débats d’actualité, revue des livres du moment, billets d’humeur, analyses de fond, tout est réuni pour faire de ces chroniques politiques et littéraires un champ d’investigation qui laisse ouvert notre esprit à moult réflexions.

Fin du siècle des ombres, par opposition au siècle des Lumières, « en ce sens qu’au XVIIIème siècle les intellectuels avaient visé, et largement réussi, à faire la jonction entre la politique et la vérité, l’action et la raison, la connaissance et la justice ; et que nous, au XXème siècle, avons défait ce lien, par égarement idéologique autant que par volonté de puissance (…) Au XXème siècle, c’est fort peu la vérité qui a servi de guide à la politique. Au contraire, c’est surtout la politique qui est devenue le critère de la vérité. Ce n’est pas la politique qui a été moralisée, c’est la morale qui a été politisée ».

Et nul besoin de lire le tout d’une traite (je l’ai fait, en ce qui me concerne, par intermittence au cours des derniers mois, entre différentes autres lectures), chaque chronique se suffisant en elle-même et laissant place à un large éventail de sujets, ce qui donne aussi son intérêt au livre.

Mais ce qui frappe surtout, et qui m’engage à vous conseiller cette lecture, est le caractère toujours d’actualité de ces réflexions, ainsi que j’y insiste. Où l’on voit que les choses n’ont, sur un tas de sujets, pas vraiment changé. Et où l’on mesure toute l’inertie des sphères décisionnelles, où, on ne le sait que trop, entre les constats et les actes s’écoule un temps dangereux, qui finit par imposer ces derniers (souvent dans la précipitation) lorsque le caractère d’urgence exclut toute indécision supplémentaire. Un constat affligeant, somme toute, que l’on peut effectuer chaque jour hélas, mais dont on mesure mieux la justesse ici-même.

À titre d’illustrations, évoquons tous ces maux qui rongent notre Société actuelle et dont Jean-François avait parfaitement analysé les causes : endettement, État et même Europe Providences, errances de l’Éducation Nationale, anti-racisme idéologique, obsession du Front National et mise au banc des auteurs ou journalistes pas « politiquement corrects », développement des communautarismes, imposture des droits de l’homme (au sujet desquels, et à juste titre, Jean-François Revel relève à la fois que ceux qui prétendent le mieux les défendre les desservent le plus souvent, mais aussi que « la morale est universelle ou elle ne l’est pas », tant celle-ci est à géométrie variable en fonction de l’idéologie de ceux qui en parlent le plus fort, la présente citation faisant référence, en l’occurrence, à l’inégalité de traitement entre Augusto Pinochet, arrêté à Londres pour être jugé par des juges espagnols au moment même où Fidel Castro était accueilli en grandes pompes par le roi d’Espagne au sommet annuel ibéro-latino-américain à Madrid, débats ou intolérance dans les débats sur le PACS (déjà !), violences urbaines (ce n’est pas non plus nouveau), etc. Les sujets abondent.

Sur le plan économique, le signal d’alerte était déjà largement tiré, tandis que les États-Unis et le Japon, entre autres, créaient des dizaines de millions d’emplois de leur côté, là où le chômage de longue durée se développait de plus en plus chez nous, malgré les faux remèdes, dans lesquels nous persistons aujourd’hui encore (emplois aidés, défense des droits acquis, subventions, exception culturelle, exception agricole, exception industrielle…). L’impression d’un incroyable surplace… Et déjà la Grèce, sa corruption, ses mensonges et les énormes subventions reçues de l’Union Européenne, de même que l’Irlande, l’Espagne et le Portugal ; vous avez dit surplace ? On peut même penser aggravation et enfoncement dramatiques.

Mais il est aussi beaucoup question des erreurs et égarements au sujet de l’URSS,  l’Allemagne de l’Est, le Vietnam, ou encore les dictatures communistes d’Amérique du Sud, entre autres. Soulignons, en effet, que ces chroniques commencent alors même que le système soviétique est toujours en place et encore très puissant, tandis qu’au fur et à mesure de l’ouvrage on assiste tour à tour à l’effondrement de ce système, à l’immense espoir ainsi suscité et aux premières désillusions. Un livre d’une intensité historique. De quoi nourrir la réflexion et mieux observer les impostures. Le tabou du communisme, comme le relève Jean-François Revel, est tel que le négationnisme perdure encore (et c’est toujours vrai aujourd’hui) dans certains esprits plusieurs années après la chute du Mur de Berlin. De nombreux passages éloquents, à découvrir.

Il m’est impossible de citer tous les sujets abordés, tant ils sont en nombre, aussi bien sur le plan intérieur qu’international, liés à l’actualité politique ou à la culture. Mais retenons, en guise de conclusion, cette citation de Jean-François Revel, à propos des dérives interventionnistes et du marché politique (cf. Buchanan et Tullock), ainsi que du poids des « acquis sociaux », mais valable en bien d’autres domaines encore abordés dans cet ouvrage :

À quoi sert la démocratie, s’il faut attendre les catastrophes pour que les erreurs soient reconnues, et si elles ne sont reconnues que lorsqu’il est trop tard pour les corriger ?

Une phrase, mille fois hélas, plus que jamais d’actualité.

— Jean-François Revel, Fin du siècle des ombres, Fayard, octobre 1999, 650 pages.


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