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Les journalistes et les enveloppes brunes

Publié le 30 juillet 2013 par Raymond Viger

Des enveloppes brunes

Mon père était le plus jeune reporter de son secteur, et son bureau était situé à même le quartier général de la Sureté du Québec, rue Parthenais. Il n’a jamais cessé de se plaindre du fait qu’il recevait les plus petits pots-de-vin dans ses enveloppes brunes, à cause de sa jeunesse.

Je dis qu’il aurait aimé être ici, parce que chaque prison fédérale représente une collection de vedettes médiatiques: des visages et des noms connus qui ont fait la une des journaux, et dont les rôles sont repris par des acteurs au Canal D. Sauf qu’on ne peut pas parler de ces choses en prison. Pas si on a une tête sur les épaules.

Crime au Canal D

Certains détenus sont fiers de leurs crimes. Ils épinglent des coupures de journaux sur le babillard de leur cellule. Un chef de gang de la place avait l’habitude de courir, son TV Hebdo à la main, pour dire à tout le monde que son moment de gloire allait être diffusé au Canal D: «N’oubliez pas de regarder mon spectacle, ce soir!»

Mais la plupart de ceux qui se retrouvent derrière les barreaux agissent autrement, au sein de la communauté des détenus. De manière à faire oublier, le plus possible, le crime qui leur a valu d’être ici. Ils travaillent à l’atelier, vont en classe, jouent aux cartes et font du sport sans jamais mentionner ou revivre leur moment de gloire au Canal D.

Être psychopathe

Le crime ronge tout le monde à l’intérieur. Sauf les psychopathes, dont le nombre est étonnamment limité. Les conversations tournent presque toujours autour du sport à la télé, du prochain mauvais repas, du livre qu’on est en train de lire, ou de ce que l’on va acheter à la cantine, ce soir.

Mon père et moi, nous ne nous entendions pas bien, la plupart du temps, au cours de sa longue vie bien remplie. Il buvait. Souvent, les enfants nuisaient à ses nuits prestigieuses au bar où, beau et courtois, il fréquentait les reporters, les anciens escrocs, les millionnaires et milliardaires, tous fascinés par son talent de conteur et sa mémoire photographique pour les noms et les détails personnels embarrassants. Lorsque je me suis retrouvé avec de sérieux et tragiques problèmes, il a réagi en tentant de vendre à un producteur une idée de film inspirée par mon procès. Je ne lui ai jamais pardonné d’avoir signé le contrat. Et il n’a jamais pardonné mon terrible geste. Mais lors de ses rares visites en prison, il était au septième ciel: échangeant des histoires avec le gardien qui le fouillait; scrutant la pièce, les yeux brillants de curiosité, en se demandant qui avait commis quel crime. Il n’a jamais perdu son instinct de reporter.

Je l’ai haï pendant quelque temps. Mais je n’aurais pas dû. Les gens sont comme ils sont. Leurs expériences les forment. Et en prison, vous considérez les gens selon leur manière d’agir et de vous traiter, en étant conscients que nous sommes le résultat des expériences que nous avons vécues.

Mon père était capable d’une grande générosité. Il m’a appris à aimer les livres; un amour qui m’a permis de survivre à mon emprisonnement. Nous sommes tous à la fois bons et méchants, jamais parfaitement conformes à l’image qu’on pourrait donner de nous au Canal D. Aucun de nous, quels qu’aient pu être les pires moments de nos vies… aucun humain, en fait, ne devrait se définir par son jour le plus sombre.

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