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Poïémique : un tragédien et mystique trash : Jean-Louis Costes

Publié le 30 juillet 2013 par Tudry

Je ne crois qu'en l'individu nu. (Jean-Louis Costes)

Avec cet effrayant roman Jean-Louis Costes pourrait bien, enfin, se dévoiler pour ce qu’il est : un tragédien trash de génie, un fol en Christ borderline paumé dans le cul de basse-fosse d'une modernité en décomposition...

Ce n'est pas la guérison des plaies infligées par le temps que nous cherchons à son contact, ni un baume bienfaisant que nous le supplions de nous accorder d'une main miséricordieuse ; nous voulons qu'il déchire nos plaies, qu'il y mette le doigt afin que nous sentions plus profondément la douleur et la nécessité inévitable du destin où nous sommes nés. Qu'il ne nous arrache pas, qu'il nous enfonce au contraire plus profondément dans les racines de notre existence, même si elles sont pareilles à un buisson d'épines. C'est là tout ce qu'il y a d'humain et de digne de vie en nous, tout ce qui est gros d'avenir en lui. Si nous ne pouvons le comprendre ainsi et si le sens de son œuvre échappe à nos recherches, elle n'est qu'un poids mort pour notre esprit et tous nos efforts autour de lui ne sont qu'une vaine agitation. (Otto Kaus à propos de Dostoïevski. Le même parlait de la « perfide habileté » avec laquelle l'écrivain russe « s'appliquait à provoquer dans l'homme tout ce qu'il a de « radicalement mauvais »... )

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Récit épique d’aventures crapoteuses, fiction picaresque porno-social Guerriers Amoureux se lit à 100 à l’heure les yeux toujours au bord de la nausée. Nous sommes en plein triangle mimétique girardien. Deux garçons et une fille se cherchent, se désirent, se déchirent (et pas qu’au sens figuré) et se séparent. Au cœur d’une cité-cliché faites de tribalisme et d’ennui. On vend de la dope pour se remplir les poches, on en prend pour remplir sa vie-vide. Ces deux illusions s’évanouissent plus vite que la fumée d’une pipe de crack. A force de violence, de sexualité pis-aller, d’alcool et de drogues pour l'éclate tout éclate, Patou le petit français looser s’enfuit, désespéré, morve au nez en courant et en pyjama, il veut fuir la cité et sa viscérale violence, fuir ses amours tordues, son ami d'enfance Momo le dealer arabe et Darlène, la toute (trop) jeune haïtienne, fuir sa propre déchéance non dans un éclair de lucidité, mais aiguillonné par une peur animale. Il se retrouvera en Guyane dans des « aventures » plus scabreuses encore (oui oui c'est possible quand comme Costes on veut dévoiler, dénuder, écorcher la réalité nue), un peu plus libre peut-être... mais la tragédie le ramènera bien vite, sans qu'il le sache vraiment vers ce et ceux qu'il a cru pouvoir fuir... Retour tragique mais retour parce que, malgré tout, toute la crasse, toute la misère pure et sans pitié pré-frabriquée il y a, même foutraque, même tordu, pas beau, esquinté, il y a : l'amour !

Patou et Momo sont des héros du siècle des fausses religions. Patou adore l'or et Momo la mort. Et l'or donne la mort. Et la mort se change en or. Mais qu'importe l'issue. Ils se foutent de la cause et du but. Tout se qui compte, c'est adorer. Adorer le Bien, le Mal, l'Or, la Mort, ou n'importe quoi. Tout ce qui compte c'est bander. Car adorer c'est bander. Aimer désirer sans retenue. Bander dans sa queue et sa tête. Toujours bander. Jamais débander. Bander comme une lame aiguisée pour un dieu déguisé. (p. 95)

Et c'est ainsi que dans ce néo-ritualisme idolâtre de zonard, Costes se fait (presque) théologien du mal. Mix punk-dada-banlieusard d'un Sade convertit à la maistrienne réversibilité des peines...

On loue toujours Zola pour son « naturalisme », on loue encore le réalisme « sans compromis » (et surtout 100% amalgame free) de documentaires sans nombre. On s’emballe, fulminant pour, rageant contre des « piss Christ » sans intérêt autre que celui du cours journaliers du « buzz » ou des Homards géants et versaillais sans profondeur mais, contre Costes, l’unanimisme officiel se refait et, c’est son arme absolue, se tait. On exalte la punkitude de Daniel Darc (paix à son âme), dangereuse pour lui seul, on admet même, avec un petit sourire bienveillant, sa foi ardente qu’il ne veut pas taire, consolation naïve de celui que la vie n’a pas épargné, mais il convient de mettre sous le boisseau le dadaïsme radical de Costes. Il constitue pourtant un sérieux antidote à la vraie vulgarité, celle, publicitaire (cette alliance, « contre-nature » mais victorieuse du sophisme et du platonisme) (1) qui sert de camouflage à la pornocratie chic et choc qui lénifie la culture, la politique, le verbe et même la philosophie, d’Ovidie au Janus bifrons DSK- Marcella Iacub en passant par les femen ou la pseudo-provoc calibrée et labellisée de Giédré... Guerriers amoureux serait un roman d'amour populaire si le peuple en était encore un et non un pâle ersatz d'une bourgeoisie moribonde, pusillanime et platement puritaine... !

Costes jette une lumière outrancière, trop crue sur les aspects vraiment cruels de la réalité sociale. Il porte au plus haut degré de l’exagération les troubles et les dérèglements mais surtout il le fait sans rien céder ni à l’industrie marchande ni à une sociologie moralisante et déculpabilisante. Costes vise ce qu’il connaît, ce qu’il perçoit de la misère sociale, affective, sexuelle, la violence à son comble et qui, seule gratuité dans la globalité marchande, ne comble jamais les désirs fauves sans égards ni pitié.

Incisif, Costes fait de son écriture un scalpel passé au feu noir du mal ordinaire. Il tranche dans le vif de la peau hâlée et bichonnée de notre condition pour en faire sortit le pus. Il vrille avec une ironie sans remord nos constructions morales défensives. Il n’a pas de remède, certes… peut-être pas, mais cet exercice d’exorcisme par l’excès permet paradoxalement un moment de respiration. C’est une déchirure dans le voile amidonné des discours toujours un peu frelaté.

Bref, Costes sait ce que c'est que le péché, il sait que nous en sommes plein, jamais sevrés, jamais rassasiés et que parfois il faut tuer le mal par le mal, quand bien même il sait, jusqu'à l'effroi, la souffrance et la peur. Mais alors la vulgarité la plus basse et la plus crue vaut toujours mieux que tous les simulacres (si subtils qu'ils puissent être) de vertus, de morale mais plus encore de demi ou de semi-libertés. Dire « je suis libre de toutes les adorations contraignantes » alors qu'on ne vit que d'accommodements plus ou moins conscients, le dire alors qu'on a plus aucune conscience de ce qu'est le mal c'est signer en douce quotidiennement un pacte avec le prince de ce monde... C'est ce que nous propose à tout bout de champs l'art dit contemporain. Celui promu et financé, celui aussi qu'on nous vend comme étant « en marge » mais qui accepte sans sourciller de n'être plus que l'avant-garde sociétal de la marchandise globale ! Enfant prématuré-précurseur du bonheur indifférencié qui vient... En réalité, loin de ce planisme mortifère, dans ses spectacles autant que dans sa prose Costes est un un rejeton non du dadaïsme sanctifié et des mouvements d'avant-garde moutonniers mais carrément celui des spectacles bouffons et carnavalesques du Moyen-Âge !! Tout ceci tient plus des Carmina Burrana (les originaux), de la Nef des fous et des débordements carnavalesques de la fête de l'âne... pour les textes et le caractère foutraque, la technologie et l'approche ont "changé" évidemment, c'est tout... mais il devrait logiquement se produire sur les parvis des Eglises !!

En lisant ce livre vous êtes bien obligé de lâcher toutes les catégories qui s’imposent extérieurement, vous êtes dans le réel effrayant où politiquement correct ou incorrect sont tout aussi insignifiants ! Jean-Louis Costes, consciemment ou pas, sait qu'un texte est un miroir... Révélant et déformant, grossissant et vérifiant la terrible vérité du mal, de l'être et du non-être. Pour qui sait voir...

http://eretic-art.com/costesguerriers.html

(1) Lire à ce propos l'excellent essai de Dominique Quessada, L'Esclavemaître, l'achèvement de la philosophie dans le discours publicitaire, Paris, Verticales, 2007. En outre, sous le couvert du thème abordé dans le titre même de l'ouvrage, D. Quessada développe dans cet ouvrage la question abordé dans le précédent, La Société de consommation de soi, à savoir la dérive vers une an-altérité, un monde sans autre ou règne sans partage l'individu autophage... Et ceci est loin d'être sans rapport avec l'analyse qu'il est possible de proposer du travail « au long cours » de Jean-Louis Costes...


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