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Commémoration du bombardement d'Hiroshima : une mémoire sous contrôle national

Par Mbertrand @MIKL_Bertrand

50 000 : c'est le nombre de japonnais qui se sont rendus à la cérémonie commémorative du bombardement d'Hiroshima le 6 août 2013, 68 ans après la catastrophe.

Ils étaient déjà 50 000 en 2012 et plusieurs dizaines de milliers en 2011, quelques mois seulement après le drame de Fukushima.

Il s'agit donc aujourd'hui d'une des cérémonies commémoratives les plus importantes à l'échelle internationale... qui passe pourtant presque inaperçue dans les médias.

Commémoration du bombardement d'Hiroshima : une mémoire sous contrôle national

Mémorial d'Hiroshima

Une Mémoire politique devenue complexe

L'année 2011 constitue un tournant dans l'histoire de la mémoire des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki. Après l'accident de Fukushima, le peuple japonnais a commencé à douter de son modèle énergétique.

Principale victime des armes nucléaires à la fin de la Seconde Guerre mondiale, le pays devenait 66 ans plus tard l'une des principales victimes du nucléaire civil qu'il avait cette fois-ci lui-même introduit consciemment sur son territoire.

Deux ans plus tard, le débat n'est pas clos et les cérémonies commémoratives sont justement l'occasion d'opposer les arguments respectifs.

D'un côté, le Premier ministre Shinzo Abe a rappelé qu'il ne ménageait pas ses efforts pour contribuer à la paix, travaillant notamment dans le sens d'une éradication des armes nucléaires. La précision était nécessaire car depuis son retour au pouvoir, le Premier ministre travaille à modifier la Constitution imposée par les Américains à la fin de la Seconde Guerre mondiale et qui n'autorise le Japon qu'à maintenir des forces d'autodéfense.

Au regard de la situation géopolitique de la région pacifique marquée par les ambitions militaires grandissantes de la Corée du Nord et de la Chine, des déclarations du vice Premier-ministre japonnais qui souhaite s'inspirer de l'Allemagne nazie pour parvenir à réformer la Constitution, ainsi que des projets du ministre de l’Éducation nationale qui souhaite revenir sur la reconnaissance officielle par le Japon des massacres de l'armée impériale au XXe siècle et mettre en place une éducation «patriotique», les Japonnais et leurs voisins étaient en effet en droit d'attendre quelques explications.

De l'autre côté, le discours du maire d'Hiroshima a rappelé qu'il n'était pas seulement question des armes nucléaires, mais du nucléaire en général. Il a notamment dénoncé la coopération économique mise en place dans ce domaine avec l'Inde depuis quelques années.

Au Japon comme ailleurs, les cérémonies commémoratives sont donc marquées par un usage politique du passé. La différence avec d'autres pays repose cependant sur la pluralité des opinions exprimées. Bien qu'il s'agisse d'une cérémonie nationale, le chef d’État n'exerce pas un monopole de la parole qui lui permettrait d'imposer une lecture officielle de l'histoire. Il doit accepter qu'à ses côtés, d'autres hommes politiques se fassent les porte-paroles d'autres mémoires, et notamment celles des victimes.

Les divergences mémorielles d'un évènement historique international

Bien que l'Europe de l'Ouest ait retenu la date du 8 mai comme fin officielle de la Seconde Guerre mondiale (et le 9 mai pour l'Europe de l'Est), l'Asie et l'Amérique étaient encore empêtrés dans les derniers émoluments de ce conflit à l'été 1945. C'est d'ailleurs justement la solution radicale de l'usage des premières bombes atomiques par les États-Unis qui met fin à la résistance acharnée des Japonnais. Leur reddition est signée le 2 septembre 1945, mettant un point final à la Seconde Guerre mondiale.

Depuis, l'évènement s'est imposé comme une étape importante de la mémoire internationale. Dans le contexte de la Guerre froide et d'une menace constante d'un conflit nucléaire global, de nombreuses sociétés ont perpétué le souvenir d'Hiroshima et Nagasaki comme symbole d'une crainte apocalyptique.

C'est pourquoi il semble finalement étonnant que cette commémoration ait actuellement si peu de relais en Occident.

En France, quelques dizaines de militants anti-nucléaires se sont pourtant rassemblés au pied de la Tour Eiffel pour entamer un jeûne de quatre jours en hommage aux victimes des bombardements américain, mais aussi des victimes des essais nucléaires depuis 1945, et pour réclamer la mise en place d'un plan d'élimination concerté des armes nucléaires au niveau mondial. Leur audience a été relativement limitée.

Aux États-Unis, on peut également s'étonner que le président et prix Nobel de la paix Barack Obama ne se soit pas encore rendu aux commémorations d'Hiroshima pour marquer une étape symbolique dans son combat pour la réduction des armes nucléaires.

Cette lacune a trouvé une réponse dans les câbles diplomatiques publiés par Wikileaks. En fait, le président des États-Unis avait envisagé de se rendre à Hiroshima dès le début de son premier mandat en 2009. Il avait alors reçu une fin de non recevoir du gouvernement japonnais arguant qu'un tel discours d'excuse mêlé à la problématique géopolitique de réduction des arsenaux nucléaires risquerait d'encourager les groupes anti-nucléaires et antimilitaristes (alors qu'en 2009, la catastrophe de Fukushima n'avait pas encore eu lieu et qu'il n'était pas non plus question de modifier la Constitution).

Ces éléments d'information qui seraient restés secrets sans les révélations de Wikileaks montrent à quel point le gouvernement japonnais exerce un contrôle étroit sur la mémoire des bombardements d'Hiroshima et Nagasaki, malgré les apparences d'une pluralité mémorielle nationale.

Cette information est également révélatrice des pressions politiques et économiques qui peuvent s'exercer sur l'information de manière générale et sur l'écriture d'un roman national en particulier.

Alors que nous avions annoncé sur ce blog en 2009 la candidature commune des villes d'Hiroshima et Nagasaki pour l'organisation des Jeux Olympiques en expliquant à quel point cette stratégie mémorielle était presque infaillible, nous avions omis de considérer cet aspect qui apparaît évident aujourd'hui : comment concilier le souvenir d'une tragédie nucléaire tout en continuant à soutenir l'industrie nucléaire ? A défaut de trouver une solution à cette équation, le gouvernement japonnais a préféré abandonner la candidature olympique au profit de ses entreprises dans le domaine énergétique.

On apprendra peut-être dans quelques mois qu'Areva et le gouvernement français n'étaient pas totalement étrangers à l'absence de couverture médiatique autour de cette commémoration. Il ne faudrait en effet pas rouvrir le débat du nucléaire en France au risque de mettre encore en difficulté une coopération gouvernementale PS-EELV déjà bien fragile...


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